Ateliers ministériels sans finalité : l’État peut-il encore se permettre de telles dépenses ?
Ces derniers temps, presque tout le monde semble profondément indigné, voire épuisé, par ce qui se passe en Haïti. Au quotidien, nous assistons à des pratiques qui, loin de contribuer au redressement du pays, participent davantage à son affaiblissement et compromettent l’avenir de toute une génération.
Ces derniers temps, presque tout le monde semble profondément indigné, voire épuisé, par ce qui se passe en Haïti. Au quotidien, nous assistons à des pratiques qui, loin de contribuer au redressement du pays, participent davantage à son affaiblissement et compromettent l’avenir de toute une génération.
Dans un pays confronté à une crise sécuritaire, économique et institutionnelle sans précédent, chaque ressource publique devrait être utilisée avec la plus grande rigueur. Pourtant, l’impression qui se dégage de certaines pratiques gouvernementales est tout autre : multiplication d’activités, ateliers, forums et rencontres dont la pertinence, la nécessité et surtout les résultats méritent d’être questionnés.
L’histoire récente d’Haïti montre malheureusement que les gouvernements provisoires ou de transition ont souvent reproduit, à quelques rares exceptions près, des mécanismes de gestion publique qui ont contribué à fragiliser davantage l’État : dépenses peu justifiées, activités sans impact clairement mesurable, absence de résultats et, parfois, utilisation contestable des maigres ressources publiques.
C’est dans ce contexte que certaines activités organisées ces dernières semaines par plusieurs ministères du gouvernement dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé interpellent.
Alors que l’exécutif affirme que l’une de ses principales priorités est de créer les conditions nécessaires à la tenue des élections prévues pour décembre 2026, plusieurs ministères organisent des ateliers, forums et rencontres dans des hôtels luxueux et coûteux de Pétion-Ville.
Une question s’impose donc : ces dernières activités ministérielles sont-elles réellement nécessaires et prioritaires dans la situation actuelle du pays ?
Quand la sobriété devrait devenir une obligation d’État
Dans l’état actuel des finances publiques, les autorités devraient faire preuve d’une extrême rigueur dans la gestion du Trésor public. La question ne devrait pas être simplement de savoir si une dépense est prévue au budget ou si des crédits sont disponibles. Il faudrait surtout se demander si cette dépense est nécessaire, pertinente et utile à l’intérêt général.
Un gouvernement de transition, particulièrement lorsqu’il exerce le pouvoir dans un contexte de crise institutionnelle, sécuritaire et économique, devrait donner l’exemple de la sobriété.
Il devrait réduire les dépenses non essentielles, privilégier les actions directement liées à ses missions prioritaires et éviter de donner aux citoyens le sentiment que l’administration continue à fonctionner selon les mêmes habitudes que par le passé.
Il ne suffit pas d’organiser une activité pour démontrer qu’un ministère travaille. L’action publique se mesure à ses résultats, pas au nombre d’ateliers organisés, au nombre de participants réunis ou au standing de l’hôtel choisi.
Il serait particulièrement regrettable que la fin d’un exercice budgétaire soit utilisée comme prétexte pour multiplier les activités, consommer les crédits disponibles ou justifier, a posteriori, une ligne budgétaire.
De même, les citoyens sont en droit de s’interroger lorsque des ressources importantes sont consacrées à la location de salles, à la restauration, à la logistique et à diverses prestations, alors que le pays manque cruellement de moyens pour répondre à des besoins autrement plus urgents.
La question n’est donc pas de condamner systématiquement les ateliers gouvernementaux. Certains peuvent être indispensables. Mais dans ce cas, leurs objectifs, leurs coûts, leurs résultats attendus et leur impact concret devraient être clairement établis et, surtout, vérifiables.
» Quelle Armée pour Haïti « ? : une question légitime, mais qui appelle des résultats
Le dernier exemple en date est le forum de trois jours lancé ce vendredi 21 août 2026 par le ministère de la Défense nationale autour du thème : » Quelle Armée pour Haïti » ?
Le sujet est évidemment important. La question de la défense nationale ne peut être traitée à la légère dans un pays confronté à une crise sécuritaire profonde et à l’affaiblissement de ses institutions.
Mais c’est précisément parce que le sujet est sérieux qu’il convient de s’interroger sur la nature, la finalité et les résultats attendus d’une telle rencontre.
La Constitution de 1987 consacre déjà un cadre institutionnel à la question de la défense nationale et aux Forces armées d’Haïti, notamment dans les articles 264 à 268-3 du chapitre consacré à la Force publique.
Dès lors, la question fondamentale n’est peut-être plus seulement de savoir » quelle Armée pour Haïti « ? , mais plutôt : quelle armée voulons-nous construire, avec quelles missions, quelles capacités, quelle doctrine, quels moyens, quelles missions, quel contrôle démocratique et quelle place dans l’architecture institutionnelle de l’État ?
Autrement dit, le problème n’est pas nécessairement l’organisation d’un forum. Le problème serait que celui-ci se réduise à une nouvelle cérémonie, à une succession de discours et de recommandations sans traduction concrète dans l’action publique.
Haïti n’a plus besoin de multiplier les assises, les colloques et les ateliers dont les conclusions finissent dans des tiroirs. Le pays a besoin de décisions, d’institutions fonctionnelles et de résultats.
Le problème n’est pas l’atelier, mais sa finalité
Il faut être juste : réunir des experts, des cadres de l’État, des universitaires ou des acteurs concernés autour d’une question nationale importante n’est pas, en soi, une mauvaise chose.
Un atelier peut permettre de réfléchir, de confronter des points de vue et de construire des propositions. Il peut même être indispensable lorsqu’une politique publique exige une expertise particulière.
Mais encore faut-il que l’atelier ait une finalité précise.
À quoi sert-il ?
Quel problème concret doit-il résoudre ?
Quel est son coût pour le contribuable ?
Quelles décisions doivent en découler ?
Qui sera responsable de leur mise en œuvre ?
Dans quel délai les résultats seront-ils évalués ?
Voilà les questions auxquelles tout gouvernement responsable devrait pouvoir répondre.
Le contribuable haïtien n’a pas besoin de savoir uniquement qu’un ministère a organisé un atelier. Il veut savoir ce que cet atelier va changer dans la réalité.
C’est là toute la différence entre l’administration de l’apparence et l’administration des résultats.
Le citoyen a le droit de demander des comptes
Nous n’avons aucune raison d’accuser a priori les organisateurs de mauvaise gestion ou de détournement. Mais nous avons, en revanche, toutes les raisons de demander des comptes.
C’est précisément le sens de la reddition de comptes dans une démocratie.
Combien coûte chacun de ces ateliers ? Qui sont les prestataires ? Selon quelles procédures ont-ils été sélectionnés ? Quels sont les objectifs mesurables ? Quelles recommandations seront mises en œuvre ? Quels résultats seront évalués dans trois, six ou douze mois ?
Ce sont des questions parfaitement légitimes. Elles ne devraient pas être considérées comme une hostilité à l’égard du gouvernement.
Au contraire, la transparence protège aussi les gouvernants.
Lorsqu’une dépense est nécessaire, légalement engagée et correctement documentée, sa publication permet de couper court aux soupçons et aux rumeurs. Dans un contexte où la confiance entre les citoyens et les institutions publiques est profondément érodée, la transparence devrait être une règle et non une exception.
L’État ne doit pas confondre activité et efficacité
Le véritable danger est de tomber dans une logique où l’on confond l’activité administrative avec l’efficacité gouvernementale.
Organiser un atelier est une activité.
Réunir des experts est une activité.
Prononcer des discours est une activité.
Publier un communiqué est une activité.
Mais renforcer la sécurité, restaurer l’autorité de l’État, réformer une institution, préparer sérieusement des élections crédibles ou améliorer concrètement les conditions de vie de la population relève d’une autre logique : celle des résultats.
À quelques mois des échéances électorales annoncées comme prioritaires, chaque ministère devrait pouvoir démontrer que ses dépenses et ses initiatives contribuent réellement aux objectifs assignés à la transition.
Le gouvernement Fils-Aimé est donc parfaitement fondé à organiser les activités qu’il juge nécessaires. Mais il doit également accepter que les citoyens s’interrogent sur leur pertinence, leur coût et leur contribution réelle aux priorités nationales.
Haïti n’est pas seulement en manque d’ateliers. Haïti est en manque de décisions, de résultats, de transparence et de responsabilité.
À qui revient le dernier mot ?
En somme, nous avons le droit d’observer, de questionner et d’analyser. Mais il existe également, au sein de l’État, des institutions dont la mission est précisément de contrôler l’utilisation des ressources publiques et de veiller à la reddition de comptes.
Le contrôle des dépenses publiques ne devrait donc pas être perçu comme une démarche hostile au gouvernement. Il constitue au contraire une exigence normale dans toute démocratie qui fonctionne.
À l’heure où l’État haïtien peine à mobiliser suffisamment de ressources pour assurer ses missions essentielles, la prudence budgétaire devrait être érigée en principe de gouvernance.
Chaque gourde dépensée doit pouvoir répondre à une question simple : qu’apporte-t-elle réellement à la République ?
Le gouvernement ne doit pas être condamné pour avoir organisé un atelier. Il doit plutôt être jugé sur la pertinence de ses priorités, la transparence de ses dépenses et les résultats de son action.
Car le peuple haïtien n’attend plus des cérémonies. Il attend des réponses.
Il n’attend plus des discours. Il attend des décisions.
Il n’attend plus des ateliers sans lendemain. Il attend un État qui travaille, qui produit des résultats et qui rend des comptes.
Et dans la situation actuelle du pays, la véritable question n’est peut-être plus de savoir si l’État peut financièrement se permettre de tels ateliers, mais plutôt s’il peut encore se permettre de dépenser sans démontrer clairement leur nécessité et leur utilité pour la République.
Par Pierre Josué Agénor Cadet
