Après plus de dix ans d’attente d’élections en Haïti, la fièvre de la candidature ne gagne pas seulement nos centaines de partis politiques, pour la plupart peu structurés et dépourvus de véritable doctrine ou de projet de société. Elle semble également s’emparer de citoyens venus parfois de nulle part qui, inspirés par les dérives de notre passé politique récent, se découvrent soudainement une vocation : être candidat à tout prix et, parfois, à n’importe quel poste.
À l’approche d’élections qui demeurent encore hypothétiques, une étrange pathologie politique semble ainsi se répandre dans le pays : la candidaturite. Cette maladie, imaginaire sur le plan médical mais bien réelle dans ses manifestations politiques, ne touche plus seulement la classe politique traditionnelle. Elle gagne progressivement monsieur et madame Tout-le-Monde, comme si la simple volonté d’être candidat suffisait désormais à justifier une ambition politique.
Le phénomène révèle un comportement devenu récurrent : se positionner, rechercher la visibilité, satisfaire une ambition personnelle et transformer la politique en instrument de promotion individuelle, souvent au détriment de l’intérêt général. Dans cette logique, la candidature n’est plus nécessairement l’aboutissement d’un parcours, d’une compétence, d’une expérience ou d’un projet collectif. Elle devient parfois une fin en soi.
C’est précisément là que réside le danger. Une démocratie ne se mesure pas au nombre de candidats qui se présentent à une élection, mais à la qualité des choix qui sont offerts aux électeurs. Lorsque n’importe qui peut prétendre à n’importe quelle fonction sans compétence démontrée, sans vision politique, sans programme crédible et sans véritable enracinement dans la société, l’élection risque de perdre sa vocation première : choisir, au nom du peuple, des femmes et des hommes capables de servir l’État et la collectivité.
Par respect pour le pays, pour le peuple haïtien et surtout pour cette génération montante qui se sacrifie pour acquérir une instruction et espérer un avenir meilleur, il nous faut dénoncer cette boulimie électorale. Les partis politiques ont une responsabilité particulière : ils devraient être des espaces de formation, de sélection et d’encadrement des futurs dirigeants, plutôt que de simples véhicules électoraux ouverts à toutes les ambitions.
Le Conseil électoral provisoire a également une responsabilité dans cette dynamique. Sans porter atteinte au droit constitutionnel de participer à la vie politique, le cadre électoral devrait contribuer à promouvoir davantage de sérieux, de responsabilité et de transparence dans la compétition électorale. La démocratie ne doit pas être confondue avec l’absence de critères.
La candidaturite n’est pas née aujourd’hui. Elle constitue, surtout depuis 1986, une maladie presque chronique de la politique haïtienne. Mais cette fois, le vase semble déborder. Après tant d’années de crises, de transitions, d’échecs institutionnels et d’élections contestées, Haïti mérite mieux qu’une compétition où chacun veut être candidat sans se demander d’abord s’il est réellement préparé à servir.
Un peu de retenue. Un peu de responsabilité. Un peu de respect pour notre mère Patrie.
Car, au fond, le véritable enjeu n’est pas de savoir combien d’Haïtiens veulent être candidats, mais combien sont réellement prêts à devenir des serviteurs de la République.
Par Pierre Josué Agenor CADET
