Tribune XXIII, HAÏTI : LE TRIANGLE DE LA MORT – CHÔMAGE, INFLATION ET UN PEUPLE LIVRÉ À LUI-MÊME

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Il y a des mots que les économistes utilisent dans leurs bureaux climatisés. Et il y a la réalité que le peuple vit dans la rue.

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Il y a des mots que les économistes utilisent dans leurs bureaux climatisés. Et il y a la réalité que le peuple vit dans la rue.

Aujourd’hui, le peuple haïtien est pris dans un triangle de la mort. Trois côtés qui l’écrasent en même temps. Ce triangle s’appelle : CHÔMAGE – INFLATION – ABANDON.

I. LE CHÔMAGE : LA FABRIQUE DE BANDITS

On nous dit que le taux de chômage est de 40%. C’est faux. La vérité est pire.

Chez les jeunes de 18 à 35 ans, le vrai chômage est de plus de 60%. Dans les quartiers populaires du pays environ 3 jeunes sur 4 ne travaillent pas, ne sont pas à l’école, ne font rien. Ils sont livrés à eux- mêmes, debout au coin de la rue, du matin au soir.

Que voulez-vous qu’ils fassent ?

L’État ne crée plus d’emplois. L’usine a fermé à cause de l’insécurité. Le petit commerce est bloqué parce que les routes sont coupées. La terre ne rapporte plus parce qu’il n’y a pas d’irrigation.

J’ai fondé le Collège EMAS en 1998 pour donner un métier, un avenir. Aujourd’hui, que fait un jeune qui a son bac ? Il voyage clandestinement pour un pays étranger, ou il prend une arme. Ce sont les deux seules entreprises qui recrutent en Haïti actuellement : l’émigration clandestine et le gang.

Le chômage n’est pas une statistique. C’est une bombe sociale à retardement qui a déjà explosé. Chaque jeune sans emploi est un soldat potentiel pour l’insécurité que j’ai analysée dans ma dernière tribune.

II. L’INFLATION : LE VOL LÉGAL DU PAUVRE

Si le chômage empêche de gagner de l’argent, l’inflation empêche de manger avec le peu qu’on a.

En Haïti, l’inflation dépasse 30% depuis 3 ans. Concrètement, qu’est-ce que cela veut dire ?

En 2020, avec 500 gourdes, une mère pouvait acheter du riz, de l’huile, du charbon et nourrir ses 3 enfants pour un jour.

Aujourd’hui, en 2026, avec les mêmes 500 gourdes, elle ne peut acheter qu’une petite marmite de riz. Pas d’huile, pas de charbon.

Où va l’argent ?
•⁠ ⁠Le dollar est à plus de 130 gourdes.
•⁠ ⁠Un sac de riz est passé de 2 500 gourdes à 6 000 gourdes.
•⁠ ⁠Le carburant informel se vend 3 fois le prix officiel.

Pourquoi cette inflation ? Parce que nous ne produisons plus rien. Nous importons tout. Le riz d’Amérique, l’huile de République Dominicaine, même le cure-dent vient de l’étranger. Quand la gourde chute et que les gangs bloquent le port, les prix explosent. Et qui fixe les prix ? Pas l’État. Ce sont 5 ou 6 gros importateurs qui s’entendent pour nous étrangler.

L’inflation, c’est l’impôt le plus injuste. Le riche ne le sent pas. Le pauvre, lui, saute un repas. En Haïti aujourd’hui, plus de 4,5 millions de personnes sont en insécurité alimentaire. Cela veut dire qu’elles ne savent pas si elles vont manger demain. Dans un pays agricole !

III. LE PEUPLE LIVRÉ À LUI-MÊME: L’ÉTAT A DÉMISSIONNÉ

C’est le côté le plus cruel du triangle. Le peuple est seul.

Quand tu es malade, où vas-tu ? L’Hôpital Général est fermé. Les médecins sont partis. Tu dois te soigner avec des feuilles.

Quand ton enfant doit aller à l’école, où l’envoies-tu ? Des milliers d’ écoles ont fermé à cause des gangs. Les professeurs n’ont pas été payés depuis 6 mois.

Quand on te vole, à qui tu portes plainte ? La police n’a pas d’essence pour venir. La justice est en grève.

Quand la pluie inonde ta maison, qui vient t’aider ? Personne.

Le peuple haïtien est le peuple le plus résilient du monde. Il fait tout lui-même. Il est son propre État :

•⁠ ⁠Il est son propre policier : il monte des brigades de vigilance.
•⁠ ⁠Il est son propre électricien : il achète des panneaux solaires chinois.
•⁠ ⁠Il est son propre ministre des travaux publics : il bouche les trous de la route avec ses mains.
•⁠ ⁠Il est son propre État-providence : c’est la diaspora qui envoie 4 milliards de dollars par an pour que la famille ne meure pas de faim.

L’État a abandonné le peuple. Mais le peuple n’a pas abandonné Haïti.

CONCLUSION : IL FAUT CASSER LE TRIANGLE

On ne peut pas combattre l’inflation avec des discours. On ne peut pas combattre le chômage avec des slogans. Il faut un CHOC.

  1. CHOC DE PRODUCTION NATIONALE : Il faut rouvrir la vallée de l’Artibonite. Subventionner le riz haïtien, pas le riz importé. Un peuple qui ne produit pas ce qu’il mange est un peuple esclave.
  2. CHOC D’EMPLOI JEUNE : Travaux à haute intensité de main-d’œuvre. Nettoyer les canaux, réparer les routes, reboiser les mornes. Payer les jeunes pour reconstruire leur pays au lieu de les payer pour le détruire.
  3. CHOC DE RETOUR DE L’ÉTAT : L’État doit revenir dans les quartiers. Pas avec des blindés seulement. Avec des écoles, des dispensaires, des bureaux d’état civil. L’État doit redevenir le père de la nation, pas son bourreau.

J’ai dédié ma vie à l’éducation parce que je crois qu’un peuple éduqué ne peut pas être livré à lui-même. Il se prend en charge.

Haïti n’est pas pauvre. On l’a appauvri. Haïti n’est pas abandonné de Dieu. Il est abandonné de ses dirigeants.

Il est temps de rendre au peuple ce qui appartient au peuple : sa dignité.

Par Prof. Edner Maillette
De la Craie à l’Excellence
Fondateur du Collège EMAS (1998) – Une vie dédiée à l’Éducation

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