Publication officielle du calendrier électoral : la CARICOM cautionne-t-elle l’illusion démocratique ?
Le Conseil électoral provisoire (CEP) a officiellement publié le calendrier électoral 2026-2027 (Réf. : CEP/DC/028-2526).
Le Conseil électoral provisoire (CEP) a officiellement publié le calendrier électoral 2026-2027 (Réf. : CEP/DC/028-2526). Selon ce document, le premier tour de l’élection présidentielle, les élections législatives ainsi que le référendum sur les modifications proposées à la Constitution sont fixés au 13 décembre 2026. Le second tour de la présidentielle et des législatives, de même que les élections des collectivités territoriales, sont prévus pour le 21 février 2027.
À peine ce calendrier rendu public, la CARICOM s’est empressée de le saluer, tout en invitant les autorités de facto dirigées par M. Alix Didier Fils-Aimé à respecter les échéances annoncées.
Cette réaction appelle une question simple, mais fondamentale : la CARICOM mesure-t-elle réellement la gravité de la situation haïtienne ou cherche-t-elle avant tout à donner l’impression que la transition avance, au risque de cautionner une dangereuse illusion démocratique ?
Depuis plus de dix ans, Haïti vit sans élections régulières. Depuis le crapuleux assassinat du président Jovenel Moïse, les institutions républicaines se sont effondrées, privant le pays de toute légitimité démocratique. Chaque Haïtien aspire aujourd’hui au retour à l’ordre constitutionnel, à l’installation d’autorités élues et à la renaissance de l’État. Personne ne conteste cette nécessité.
Mais organiser des élections ne consiste pas uniquement à fixer une date sur un calendrier. Une élection démocratique suppose des conditions minimales : la sécurité des électeurs, la liberté de circulation, l’égalité des candidats devant la loi, l’accès aux bureaux de vote, la neutralité de l’administration et la confiance dans les institutions chargées d’organiser le scrutin.
Or, aucune de ces conditions n’est aujourd’hui véritablement réunie.
Des groupes armés contrôlent de vastes portions du territoire national. Des centaines de milliers de citoyens vivent loin de leurs foyers après avoir fui les violences. Des communes entières échappent à l’autorité de l’État. Même les institutions publiques sont contraintes d’abandonner certains espaces sous la pression des gangs. Comment parler d’élections libres lorsque des citoyens ne peuvent même plus circuler librement dans leur propre pays ?
Comment garantir le secret du vote lorsque les trois principaux départements électoraux sont soumis à la loi des armes ? Comment prétendre à une participation nationale lorsque plus d’un millier et demi d’électeurs sont déplacés, privés de leurs documents ou vivent dans des camps de fortune ? Plus fondamentalement encore, quelle sera la légitimité d’un scrutin auquel une partie importante de la population ne pourra matériellement pas participer ?
Ces interrogations ne sont ni théoriques ni partisanes. Elles touchent au cœur même de toute démocratie.
La CARICOM ne peut prétendre les ignorer. Depuis plusieurs années, elle suit de près la crise haïtienne. Elle connaît les rapports des organisations internationales, les statistiques sur les déplacements forcés, les massacres, la recrudescence des enlèvements et l’effondrement des institutions publiques. Elle sait que l’insécurité constitue aujourd’hui le principal obstacle au retour de la démocratie.
Pourquoi, dès lors, applaudir un calendrier électoral sans exiger, avec la même fermeté, un calendrier de rétablissement de la sécurité ? Pourquoi insister sur la tenue des élections avant de réclamer le démantèlement des groupes armés, la reconquête des territoires perdus et le retour des déplacés ?
Une démocratie ne se construit pas sous la protection des gangs. Les urnes ne peuvent remplacer l’autorité de l’État. Organiser des élections dans les conditions actuelles risque non seulement de produire des résultats contestés, mais aussi de conférer une apparence de légitimité à une situation profondément anormale.
L’histoire politique d’Haïti est riche d’enseignements. Les crises institutionnelles ne se résolvent jamais durablement par des élections organisées dans la peur. La stabilité naît de la confiance, et la confiance ne peut exister là où règnent les armes.
La CARICOM, comme l’ensemble des partenaires internationaux d’Haïti, devrait éviter de réduire la sortie de crise à une simple échéance électorale. La véritable priorité doit être la restauration de la sécurité, le rétablissement de l’autorité de l’État sur tout le territoire, le retour des personnes déplacées et la création d’un climat de confiance permettant à chaque citoyen d’exercer librement son droit de vote.
Haïti n’a pas besoin d’élections pour satisfaire un calendrier diplomatique. Elle a besoin d’élections qui expriment réellement la volonté souveraine de son peuple. Sans sécurité, sans liberté et sans gouvernement crédible et nationaliste , un scrutin risque de n’être qu’un exercice de façade, incapable de rétablir la légitimité politique ni d’ouvrir la voie à une paix durable.
Pierre Josué Agénor Cadet
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