Hispaniola, c’est Haïti : faut-il sanctionner un Grenadier pour avoir rappelé l’histoire ?

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Une ancienne consule générale d’Haïti aurait réclamé, dans un communiqué rendu public dans la nuit du 2 au 3 octobre 2026, la suspension de l’un de nos Grenadiers, l’attaquant Wilson Isidor, pour avoir répété, après la victoire éclatante d’Haïti (4-1) contre la République dominicaine,

Collage haïtien entre football et patrimoine (1)_

Une ancienne consule générale d’Haïti aurait réclamé, dans un communiqué rendu public dans la nuit du 2 au 3 octobre 2026, la suspension de l’un de nos Grenadiers, l’attaquant Wilson Isidor, pour avoir répété, après la victoire éclatante d’Haïti (4-1) contre la République dominicaine, le jeudi 1er octobre 2026 au stade olympique Félix-Sánchez de Saint-Domingue :  » Hispaniola, c’est Haïti ! Ici, c’est Haïti ! « , tout en pointant le sol dominicain et son maillot.
Cette prise de position nous pousse à poser une double question : l’attaquant haïtien a-t-il mal parlé, ou son propos mérite-t-il plutôt d’être replacé dans le contexte de l’histoire de l’île ?
Nous nous contenterons de répondre à cette question en revisitant quelques grandes étapes de notre histoire.

L’ancienne représentante d’Haïti à Santiago, Mme Judith Exavier, estime que les propos de Wilson Isidor risquent d’alimenter les tensions entre les deux pays et d’avoir des conséquences sur les Haïtiens vivant en République dominicaine. Elle appelle même la Fédération haïtienne de football ainsi que le ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action civique à prendre des sanctions contre le joueur. Cette prise de position intervient dans un contexte déjà tendu, marqué notamment par l’annonce des autorités dominicaines selon laquelle la sélection haïtienne ne serait plus autorisée à utiliser certaines installations sportives publiques dominicaines, à la suite des incidents ayant entouré le match entre les deux Républiques voisines.

Mais si l’on veut juger les paroles de Wilson Isidor à la lumière de l’histoire, encore faut-il connaître cette histoire.

Parler d’Hispaniola, c’est parler d’une île qui a porté plusieurs noms au cours des siècles et qui est aujourd’hui partagée entre deux États souverains :La République d’Haïti et la République dominicaine.
Avant l’arrivée de Christophe Colomb en 1492, l’île était notamment désignée par les noms d’Ayiti, Quisqueya ou Bohio, selon les peuples et les traditions. Colomb lui attribua le nom de La Española, devenu Hispaniola. Le nom de Saint-Domingue sera ensuite largement utilisé, notamment durant les périodes de domination espagnole et française.
L’histoire de cette île est donc beaucoup plus ancienne que les deux États qui la composent aujourd’hui.

Le 20 septembre 1697, le traité de Ryswick mit fin à la guerre de la Ligue d’Augsbourg et consacra notamment la reconnaissance de la présence française dans la partie occidentale de l’île, l’Espagne cédant officiellement cette partie à la France. Quelques décennies plus tard, le 22 juillet 1795, par le traité de Bâle, l’Espagne céda à la France la partie orientale de l’île.
L’île fut ainsi, à un moment de son histoire, placée sous domination française.
C’est dans ce contexte qu’intervient la révolution haïtienne. Le 1er janvier 1804, Jean-Jacques Dessalines proclama l’indépendance de l’île de Saint-Domingue sous le nom d’Haïti , après la défaite de l’armée expéditionnaire de Napoléon Bonaparte.

Cette indépendance qui est celle de toute l’île constitue l’un des événements majeurs de l’histoire du monde.
En 1805, Dessalines entreprit une campagne dans l’Est. Mais son armée ne parvint pas à établir durablement son autorité sur cette partie de l’île. La présence française dans l’Est, notamment autour du gouverneur général français Louis Ferrand, ainsi que les évolutions politiques et militaires qui suivirent, allaient contribuer à maintenir la séparation entre les deux parties de l’île.

De 1808 à 1810, la partie orientale se souleva contre la domination française. Sous la direction de Juan Sánchez Ramírez, les insurgés, avec l’appui britannique, parvinrent à chasser les Français. La partie orientale fut ensuite replacée sous l’autorité espagnole et connut une période souvent désignée comme l’Espagne boba, jusqu’aux événements de 1821.

En 1821, José Núñez de Cáceres organisa un mouvement contre l’administration espagnole et proclama l’indépendance de la partie orientale sous le nom d’Iphimera. Cette expérience fut de courte durée. Plusieurs courants politiques s’affrontaient alors sur l’avenir de la partie orientale : certains souhaitaient l’indépendance, d’autres envisageaient un rapprochement avec la Grande Colombie, tandis que d’autres encore voyaient dans une union avec Haïti une solution permettant notamment de garantir la sécurité de l’île.

C’est dans ce contexte que le président haïtien à vie Jean-Pierre Boyer intervint. En février 1822, il franchit la frontière à la tête de l’armée haïtienne et entra à Santo Domingo le 9 février 1822. Cette entrée fut accueillie par une partie de la population et marqua le début d’une période d’unification politique de l’île sous l’autorité de la République d’Haïti.

Selon le récit historique traditionnel rapporté à propos de cette entrée, lorsque Núñez de Cáceres remit les clés de la ville à Boyer, celui-ci déclara notamment que ce n’était pas la force des armes qui l’avait amené, mais la volonté de ceux qui l’avaient appelé pour les garantir des droits et des privilèges dont ils n’ont jamais joui.
Cependant, les différences linguistiques, culturelles, sociales, religieuses et politiques entre les deux parties de l’île contribuèrent à fragiliser cette expérience d’unification. Après vingt-deux années, la partie orientale proclama son indépendance le 27 février 1844 sous le nom de République dominicaine, peu après le renversement de Jean-Pierre Boyer et son départ pour l’exil.

Voilà donc, en quelques grandes étapes, l’histoire mouvementée d’une île qui a porté plusieurs noms : Ayiti, Quisqueya, Bohio, La Española, Hispaniola, Saint-Domingue, Haïti,avant que deux États souverains ne s’y établissent : Haïti et la République dominicaine.

Au regard de cette histoire, les paroles de Wilson Isidor peuvent évidemment être discutées sous l’angle de la diplomatie et de la sensibilité des relations entre les deux pays. Mais il serait tout aussi pertinent de les replacer dans le contexte historique et symbolique particulier de cette île.
Le joueur haïtien n’a pas nécessairement voulu écrire un traité d’histoire ou de diplomatie. Il a parlé dans l’euphorie d’une victoire exceptionnelle des Grenadiers, après avoir inscrit deux buts dans une victoire haïtienne de 4-1 à Saint-Domingue. Sa déclaration  » Hispaniola, c’est Haïti ! Ici, c’est Haïti « ! qui a suscité des réactions en République dominicaine et au-delà est bien un rappel historique important. Mais elle a malheureusement ouvert un débat qui mérite mieux qu’une demande de sanction : celui de la mémoire historique, de l’identité et de la manière dont les deux peuples partagent, depuis plus de deux siècles, une même terre insulaire.

L’histoire de l’île ne commence ni avec la République dominicaine en 1844, ni avec la République d’Haïti en 1804. Elle est beaucoup plus ancienne.
Et c’est précisément cette histoire qu’il convient de connaître, de transmettre et de discuter, plutôt que de l’effacer ou de la réduire à une polémique stérile sur fond d’amnésie historique née au lendemain d’un match de football.

Pierre Josué Agénor Cadet

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