Quand le CEP découvre la campagne après les candidats

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Dans une tribune incisive, Pierre Josué Agénor Cadet met le Conseil électoral provisoire face à ses responsabilités. Alors que les signes d’une campagne électorale semblent déjà se multiplier sur le terrain, l’auteur s’interroge sur le silence prolongé du CEP et sur le moment choisi pour rappeler les règles. Derrière cette mise en garde tardive, c’est la crédibilité de l’arbitre électoral, son impartialité et sa capacité à faire respecter les mêmes règles par tous les acteurs qui sont en jeu.

Il y a belle lurette que certaines de nos autorités et quelques-unes de nos rares institutions encore debout semblent avoir pris la fâcheuse habitude de fonctionner au gré des circonstances, parfois au mépris des règles qu’elles sont pourtant chargées de faire respecter. La dernière sortie du Conseil électoral provisoire (CEP), à travers sa note de presse du 28 septembre 2026 mettant en garde contre toute campagne électorale prématurée, en fournit une nouvelle illustration.

Une question s’impose dès lors : le CEP intervient-il à temps ou se réveille-t-il simplement après que la campagne électorale a déjà commencé dans les faits ?

Dans un pays accablé par l’insécurité, les massacres à répétition et une crise politique qui n’en finit pas — pour reprendre les termes du journaliste Pierre Raymond Dumas —, nous aurions presque besoin de quelques distractions pour nous défouler. Mais, à vrai dire, le spectacle politique qui nous est offert suffit largement.

Des responsables et des candidats engagés dans le processus électoral affirment parfois eux-mêmes que les conditions ne sont pas réunies pour organiser des élections. Pourtant, dans le même temps, certains comportements ressemblent déjà à ceux d’une campagne électorale à peine voilée.

À peine inscrits comme électeurs ou candidats, certains prétendants se comportent déjà comme s’ils avaient franchi la ligne d’arrivée : le candidat à la présidence se voit déjà président, celui au Sénat se comporte déjà comme sénateur et celui à la députation comme député. Les rassemblements, les affiches, les slogans, les prises de parole publiques et les manifestations de soutien contribuent à installer dans l’opinion l’impression que la campagne est déjà bel et bien lancée.

Or, le décret électoral du 2 juin 2026 n’est pas silencieux sur la question. Son article 193 dispose que le début et la fin de la période de sensibilisation et de la campagne électorale sont fixés par le CEP, lequel est chargé d’en assurer la planification et l’exécution. Le même décret prévoit, par ailleurs, des sanctions pour certaines violations des dispositions relatives aux activités électorales.

Dès lors, une interrogation légitime se pose : où était le CEP lorsque ces pratiques ont commencé à se multiplier ?

Dans le cas du candidat à la présidence du groupement politique au pouvoir, Viktwa, les manifestations de soutien et les activités assimilables à une précampagne auraient, selon des observations rapportées sur le terrain, commencé bien avant la publication de cette mise en garde. Si le CEP estimait que certaines de ces activités constituaient effectivement une campagne prématurée, pourquoi avoir attendu le 28 septembre pour rappeler publiquement les règles ?

C’est précisément là que réside le malaise.

Le CEP est une institution technique chargée de planifier, d’organiser et de contrôler les opérations électorales. Sa crédibilité repose donc moins sur ses communiqués que sur la constance avec laquelle il applique les mêmes règles à tous les acteurs politiques.

On peut alors se demander si cette note de presse arrive simplement tardivement ou si elle constitue une réaction à certains événements récents ayant attiré l’attention du public. L’épisode récent de l’hôtel El Rancho, notamment, pose question dans ce contexte. Pourquoi le CEP choisit-il ce moment précis pour rappeler avec autant d’insistance les règles relatives à la campagne électorale ?

La question n’est pas de savoir si le CEP a le droit de rappeler les règles : il en a non seulement le droit, mais aussi le devoir. La véritable question est de savoir s’il entend les appliquer avec la même rigueur à tous les candidats, à tous les partis et à tous les groupements politiques.

Car une institution électorale ne peut pas demander aux acteurs politiques de respecter les règles tout en donnant l’impression de fermer les yeux sur certaines violations jusqu’à ce qu’elles deviennent trop visibles pour être ignorées.

Le peuple haïtien n’a pas besoin d’un CEP qui découvre la campagne électorale après les candidats. Il a besoin d’un arbitre qui voit venir les dérives, intervient à temps et applique les mêmes règles à tout le monde.

Si la campagne prématurée est interdite, qu’elle le soit pour tous. Si elle est autorisée à partir d’une certaine date, que cette date soit clairement connue et respectée par tous. Et si des sanctions sont prévues, qu’elles ne restent pas lettre morte.

À défaut, la note du 28 septembre risque de rester un simple morceau de papier de plus dans les archives d’un processus électoral où les règles seraient annoncées après avoir été transgressées. Or, en matière électorale, un arbitre qui intervient après le coup de sifflet ne peut guère prétendre avoir contrôlé le match.

Pierre Josué Agenor CADET

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