Le CEP avance, le gouvernement recule : qui veut vraiment des élections ?
Le CEP avance, le gouvernement recule : qui veut vraiment des élections ?
Depuis la publication officielle du calendrier électoral, le Conseil électoral provisoire (CEP), malgré les incohérences et les contradictions qui entourent ce document, poursuit tant bien que mal sa mission. Le gouvernement de transition, en revanche, peine encore à jouer pleinement sa partition, notamment sur le terrain de la sécurité, qui constitue pourtant la condition première de la réussite du processus électoral.
À moins de quatre mois du premier tour annoncé pour le 13 décembre 2026, une question s’impose donc : le CEP et le gouvernement regardent-ils réellement dans la même direction ?
La question n’est pas anodine. Organiser des élections ne consiste pas uniquement à fixer une date, à publier un calendrier et à préparer les opérations administratives. Encore faut-il que l’État soit en mesure de garantir aux citoyens le droit élémentaire de circuler, de s’inscrire sur les listes électorales, de se rendre aux urnes et d’exercer leur choix sans intimidation ni violence.
Or, sur ce terrain, le bilan du gouvernement reste largement insuffisant.
Un CEP qui avance dans un environnement hostile
Il faut reconnaître au CEP le mérite de poursuivre les préparatifs électoraux malgré un contexte particulièrement difficile. La publication du calendrier, la préparation des opérations électorales et la mise en place progressive des structures nécessaires témoignent d’une volonté d’aller de l’avant.
Mais cette volonté administrative ne peut, à elle seule, produire des élections crédibles.
Plus de deux mois après la vulgarisation du décret électoral, plusieurs communes restent encore privées de centres d’enregistrement des électeurs en raison de l’emprise des groupes armés. La situation est particulièrement préoccupante dans certaines zones des départements de l’Ouest, de l’Artibonite et du Centre.
Comment demander à un citoyen de s’inscrire comme électeur lorsque son quartier, sa commune ou même son domicile ne sont pas suffisamment sécurisés ? Comment parler de participation populaire lorsque des milliers de citoyens vivent sous la menace permanente des groupes armés ?
Le problème dépasse donc largement la compétence du CEP. Le CEP peut organiser les élections ; il ne peut pas, à lui seul, reconquérir les territoires perdus par l’État.
La sécurité, l’angle mort de la transition
Jusqu’au 20 août 2026, en dehors de certains efforts de la Police nationale d’Haïti, qui semble être parvenue à réduire sensiblement les actes de kidnapping dans l’aire métropolitaine, le gouvernement est encore loin d’avoir rempli de manière satisfaisante sa mission régalienne de protection de la population.
La situation demeure particulièrement préoccupante dans plusieurs régions du pays. À Gressier, par exemple, les groupes armés ont incendié le commissariat ainsi que plusieurs maisons, provoquant la panique et le déplacement de nombreuses familles. Des citoyens traumatisés se retrouvent une fois de plus abandonnés face à une violence qu’ils ne comprennent plus et contre laquelle ils ne savent plus vers quel État se tourner.
Cette réalité pose une question fondamentale : peut-on sérieusement préparer des élections dans un pays où certaines institutions publiques ne peuvent même pas garantir leur propre sécurité ?
La réponse devrait être évidente.
La sécurité n’est pas une mission secondaire du gouvernement dans le contexte actuel. Elle constitue le socle même du processus électoral. Sans sécurité, le calendrier du CEP risque de rester un simple document administratif, aussi ambitieux soit-il.
Le CEP avance, le gouvernement recule
Le contraste devient donc de plus en plus frappant : le CEP avance, tandis que le gouvernement semble reculer.
D’un côté, une institution électorale qui tente de respecter les échéances annoncées ; de l’autre, un exécutif qui peine à créer les conditions matérielles et sécuritaires permettant à ces échéances de devenir réalité.
Cette situation rappelle malheureusement une vieille constante de la politique haïtienne : les autorités de transition semblent souvent plus à l’aise avec la gestion du pouvoir qu’avec la préparation de leur départ.
Il existe en effet une contradiction historique que nous ne pouvons plus ignorer. Les gouvernements provisoires arrivent généralement au pouvoir en promettant de créer les conditions nécessaires à l’organisation d’élections. Mais, lorsque l’échéance approche, les difficultés s’accumulent, les obstacles se multiplient et les arguments en faveur d’un report commencent à apparaître.
Est-ce encore ce scénario qui se prépare ?
Il serait prématuré de l’affirmer. Mais il serait tout aussi imprudent de ne pas poser la question.
Car l’insécurité ne peut pas devenir indéfiniment le prétexte permettant de repousser les échéances démocratiques. Si la sécurité est indispensable aux élections, l’absence d’élections ne doit pas non plus devenir une justification permanente de l’échec sécuritaire.
Le gouvernement face à ses responsabilités
Le gouvernement de facto dirigé par M. Alix Didier Fils-Aimé se trouve aujourd’hui face à ses responsabilités et, surtout, face aux engagements contenus dans son propre pacte de gouvernance.
Il ne suffit plus de promettre des élections. Il faut créer les conditions de leur réalisation.
Il ne suffit pas non plus de demander au CEP de respecter le calendrier. Il faut donner à celui-ci les moyens institutionnels, logistiques et sécuritaires de mener à bien sa mission.
Le gouvernement doit donc répondre à une question simple : que fait-il concrètement pour que le 13 décembre 2026 ne soit pas une nouvelle date inscrite dans un calendrier sans lendemain ?
Car le temps presse.
Si, dans moins de quatre mois, les élections ne peuvent être organisées faute de sécurité, faute d’accès à certaines communes ou faute de conditions minimales permettant aux citoyens d’exercer librement leur droit de vote, l’échec ne pourra pas être imputé au seul CEP.
Il faudra regarder du côté de ceux qui avaient la responsabilité de créer les conditions de cet exercice démocratique.
Le 13 décembre, une date qui engage tout le monde
Le 13 décembre 2026 ne doit pas être considéré comme une simple date électorale. Elle sera désormais le véritable test grandeur nature pour l’ensemble de toute la transition.
Le CEP sera jugé sur sa capacité à organiser un scrutin crédible. Le gouvernement, lui, sera jugé sur sa capacité à sécuriser le territoire et à garantir l’accès des citoyens au processus électoral.
Les deux institutions sont donc condamnées à travailler ensemble.
Mais travailler ensemble signifie aussi que chacun doit assumer sa part de responsabilité.
Le CEP ne peut pas sécuriser le pays à la place du gouvernement. Et le gouvernement ne peut pas organiser les élections à la place du CEP.
C’est précisément pourquoi la question demeure entière : regardent-ils réellement dans la même direction ?
Les prochains mois permettront de le savoir.
Une chose est certaine : si le 13 décembre 2026 les élections n’ont pas lieu, ce ne sera pas seulement un rendez-vous électoral manqué. Ce sera, une fois de plus, la confirmation de l’échec d’une transition qui aurait dû avoir pour mission de conduire le pays vers une sortie de crise, et non de prolonger indéfiniment l’incertitude politique.
À ce moment-là, il faudra poser la question sans détour : qui n’a pas voulu, qui n’a pas pu ou qui n’a pas suffisamment travaillé pour que les élections aient lieu ?
Par Pierre Josué Agénor Cadet

C’est un très beau texte. Il apparaît indéniable que le Conseil Électoral Provisoire manifeste la volonté d’organiser les élections ; néanmoins, cette temporisation constitue, de manière opportune pour le pouvoir en place, une marge de manœuvre politique non négligeable. Dès lors, une interrogation fondamentale s’impose : l’institution électorale nourrit-elle réellement le dessein de mener ce scrutin à son terme ?