LE JOUR OÙ HAÏTI PRÉSENTERA LA FACTURE À SES PRÉDATEURS

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L’impunité peut durer longtemps. Elle ne peut pas durer éternellement.

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L’impunité peut durer longtemps. Elle ne peut pas durer éternellement.

Depuis la naissance de l’État haïtien, quelques compatriotes consciencieux ,parmi lesquels certains ayant servi dans l’administration publique, n’ont cessé de dénoncer un mal qui ronge la République de l’intérieur : la corruption et la prédation des ressources publiques.
Une formule attribuée à l’empereur Jacques Ier résume, avec une étonnante brutalité, cette conception prédatrice du pouvoir :  » plumer la poule sans la faire crier « . Mais en Haïti, la poule a été tellement plumée qu’elle n’a presque plus de plumes. Et aujourd’hui, son cri est devenu impossible à étouffer.
La question n’est donc plus de savoir si la République a été pillée. La véritable question est de savoir quand elle demandera des comptes à ceux qui l’ont dépouillée.
Car, chez nous, les gouvernements changent, les présidents passent, les Premiers ministres et ministres se succèdent, mais le système, lui, demeure. Trop souvent, ceux qui arrivent au pouvoir avec de grands discours sur le changement finissent par reproduire les mêmes pratiques qu’ils dénonçaient hier.
Le serviteur de la République devient parfois son prédateur.
L’opposition d’hier devient le pouvoir d’aujourd’hui. Les dénonciateurs de la corruption deviennent parfois les bénéficiaires du système. Ceux qui promettaient de défendre les intérêts de la population découvrent, une fois installés dans les palais et les bureaux de l’État, les avantages extraordinaires que procure l’absence de contrôle.
Et pendant ce temps, le peuple paie.
Il paie par la pauvreté.
Il paie par le chômage.
Il paie par l’exode de sa jeunesse et de ses cerveaux.
Il paie par l’effondrement des services publics.
Il paie surtout par la disparition progressive de la confiance dans l’État.
Mais le plus inquiétant est ailleurs : l’impunité est devenue un mécanisme de conservation du pouvoir.
À l’approche de la fin de certains mandats, on assiste trop souvent à la constitution de nouvelles alliances, à la création de partis ou de regroupements politiques et à la préparation de successions destinées à préserver des intérêts plutôt qu’à garantir une véritable alternance.
On change les hommes et les femmes, mais on protège le système.
Ainsi, le pouvoir politique devient une sorte de refuge collectif où chacun espère que son successeur aura intérêt à ne pas regarder de trop près ce qui s’est passé avant lui.
C’est cela qu’il faut briser.
Haïti ne manque pas seulement de ressources. Elle manque surtout d’une véritable culture de responsabilité publique.
Notre histoire a pourtant connu des tentatives de reddition de comptes. Le procès de la Consolidation et le procès des timbres restent parmi les exemples historiques de cette volonté de rechercher les responsables de certaines malversations. Mais ces expériences n’ont pas suffisamment permis d’installer une véritable tradition de justice financière et administrative.
Trop souvent, les procédures s’essoufflent, les responsabilités se diluent et les coupables finissent par retrouver leur liberté, leurs privilèges ou leur influence.
L’impunité devient alors le meilleur investissement politique : on pille aujourd’hui, on est protégé demain.
Il faut mettre fin à cette logique.
Une République digne de ce nom doit pouvoir demander des comptes à ses dirigeants. Pas par vengeance. Pas par persécution politique. Pas pour régler des comptes entre factions.
Mais au nom d’un principe élémentaire : celui qui gère l’argent du peuple doit pouvoir expliquer ce qu’il en a fait.
Il faut donc instaurer une véritable culture de reddition de comptes : contrôle indépendant de la gestion publique, justice financière efficace, transparence des marchés publics, déclaration de patrimoine crédible et récupération des biens acquis illicitement.
Et surtout, il faut que cette exigence s’applique à tous.
Aux anciens comme aux nouveaux dirigeants.
À la majorité comme à l’opposition.
Aux puissants comme aux anonymes.
Aux gouvernements d’hier comme à ceux de demain.
Car il serait dangereux de remplacer une impunité par une autre.
Le jour où Haïti demandera véritablement des comptes ne devra pas être le jour de la vengeance politique. Il devra être celui de la naissance d’une nouvelle morale républicaine.
Ce jour-là, les nouveaux  » Conzé « , ceux qui auront considéré la République comme une propriété personnelle ou l’ont trahie, devront comprendre que l’État n’est pas leur patrimoine.
Ils auront peut-être échappé aux tribunaux.
Ils auront peut-être échappé aux enquêtes.
Ils auront peut-être échappé aux gouvernements qui leur ont succédé.
Mais ils ne pourront pas éternellement échapper à la mémoire nationale.
Car une nation peut oublier pendant un temps. Elle peut même sembler résignée. Mais lorsque la conscience collective se réveille, elle finit toujours par présenter la facture.
Et un jour, Haïti présentera la facture.

Par Pierre Josué Agénor Cadet

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