Il y a des silences qui deviennent complices. Et il y a des paroles qui, même lorsqu’elles dérangent, doivent être entendues.
Dans un message sonore devenu viral sur les réseaux sociaux, l’ancien journaliste parlementaire de Radio Vision 2000 et de Radio Signal FM, entrepreneur, ancien député de Gros-Morne aux 49e et 50ᵉ législatures, élu démocratiquement dès le premier tour, Fritz Chéry, s’en prend avec virulence à ce qu’il considère comme l’une des grandes plaies de la politique haïtienne : la persistance d’acteurs qu’il qualifie de criminels, d’immoraux et de prédateurs de la chose publique.
Son cri d’alarme mérite réflexion : la politique haïtienne est-elle devenue un refuge pour ceux qui ont échoué à construire le pays, mais réussi à tirer profit de ses faiblesses ?

Fritz Chéry ne mâche pas ses mots. Il estime que certains des acteurs qui occupent aujourd’hui encore le devant de la scène politique sont précisément ceux qui devraient avoir le moins de légitimité pour prétendre parler au nom de la nation. Selon lui, les plus bruyants ne sont pas forcément les plus compétents, et ceux qui se présentent comme les défenseurs du peuple ne sont pas nécessairement ceux qui ont le mieux servi ses intérêts.
Voilà une accusation lourde. Mais derrière la virulence du propos se trouve une question que la société haïtienne ne peut plus éviter : pourquoi les responsables de nos échecs collectifs réussissent-ils si facilement à se recycler politiquement ?
En Haïti, le changement de régime, de parti ou de groupement ne signifie pas toujours changement de pratiques. Certains acteurs traversent les décennies politiques en changeant simplement de discours et d’alliances. Hier opposants, aujourd’hui dirigeants ; hier critiques du système, aujourd’hui bénéficiaires du système ; hier dénonciateurs de la corruption, aujourd’hui silencieux face aux dérives de leurs alliés.
C’est précisément cette capacité de recyclage politique qui nourrit le cynisme de la population.
Le problème haïtien n’est donc pas uniquement celui des mauvais dirigeants. C’est aussi celui d’un système qui permet aux mauvais dirigeants de revenir indéfiniment.
Fritz Chéry s’interroge également sur le sort réservé aux citoyens honnêtes.

Pourquoi ceux qui refusent les compromissions semblent-ils avoir tant de difficultés à se faire une place dans l’espace politique ? Pourquoi les voix raisonnables sont-elles souvent étouffées par les cris des démagogues ? Pourquoi ceux qui promettent, parfois sans aucune crédibilité, parviennent-ils à mobiliser davantage que ceux qui proposent un véritable projet de société ?
Ces questions sont fondamentales.
Car une démocratie ne peut fonctionner durablement lorsque la notoriété remplace la compétence, la démagogie remplace le programme et l’argent remplace la conviction.
Plus grave encore, l’ancien parlementaire dénonce ceux qu’il considère comme les artisans ou les bénéficiaires de l’insécurité. Là se trouve sans doute l’aspect le plus explosif de son message.
Si l’insécurité est devenue un instrument politique, alors la question n’est plus seulement de savoir qui contrôle les territoires, mais aussi de savoir qui profite du chaos.
Une société plongée dans la peur est une société plus facile à manipuler. Une population préoccupée par sa survie quotidienne dispose de moins de temps pour demander des comptes. Un pays sans élections régulières, sans institutions solides et sans justice efficace offre davantage d’espace aux aventuriers politiques.
Voilà pourquoi la lutte contre l’insécurité ne peut pas être réduite à une simple opération policière ou militaire. Elle doit aussi être une bataille contre les réseaux d’intérêts qui peuvent avoir besoin du désordre pour préserver leur pouvoir.

Mais une précision s’impose : les accusations visant des personnes ou des groupes doivent être établies par des faits, des enquêtes et la justice. La dénonciation politique ne doit jamais devenir une condamnation sans preuve. Si nous voulons réellement sortir de la culture de l’impunité, nous devons justement refuser les procès médiatiques et exiger des institutions capables d’établir les responsabilités
C’est là tout le paradoxe de notre crise.
Nous réclamons tous la justice, mais nous acceptons trop souvent l’impunité lorsqu’elle frappe nos adversaires et nous cherchons des excuses lorsqu’elle protège nos alliés.
Nous dénonçons la corruption chez l’autre, mais nous la tolérons chez nous. Nous condamnons les criminels lorsqu’ils appartiennent au camp adverse, puis nous trouvons des circonstances atténuantes lorsqu’ils deviennent nos partenaires politiques.
C’est cette hypocrisie qu’il faut combattre.
Le message de Fritz Chéry devrait donc provoquer davantage qu’une polémique sur les réseaux sociaux. Il devrait ouvrir un véritable débat national sur la qualité de notre leadership, la responsabilité des dirigeants et les conditions d’accès à la vie publique.

Haïti ne pourra pas se reconstruire avec les mêmes pratiques qui ont contribué à son effondrement.
Le pays a besoin d’une nouvelle génération politique, non pas nécessairement une génération plus jeune, mais une génération politiquement plus responsable, capable de comprendre que la fonction publique n’est ni un fonds de commerce, ni un moyen d’enrichissement personnel, ni un tremplin vers le pouvoir.
Le véritable patriote n’est pas celui qui parle le plus fort. C’est celui qui accepte de rendre des comptes.
Le véritable homme d’État n’est pas celui qui sait exploiter les frustrations populaires. C’est celui qui sait les transformer en projet collectif.
Et le véritable changement ne viendra pas simplement d’une nouvelle élection ou d’un nouveau gouvernement. Il viendra le jour où la société haïtienne refusera de confier son avenir à ceux qui ont déjà démontré leur mépris de l’intérêt général.
Fritz Chéry a lancé son pavé dans la mare.
À la classe politique de répondre.
À la justice de faire son travail.
Et au peuple haïtien de se poser enfin la question essentielle : voulons-nous continuer d’ être gouvernés par ceux qui profitent de la crise, ou voulons-nous enfin construire un pays où servir l’État signifie servir la nation ?
Par Pierre Josué Agénor Cadet
