Élections en trompe-l’œil en Haïti : la magouille commence déjà

0

La République d’Haïti est en panne d’élections depuis plus d’une décennie. Le pays attend avec impatience le retour à une vie institutionnelle normale, après des années de gouvernements de transition, de crises politiques, de violences et d’incertitudes.

lepoingmag-050926

La République d’Haïti est en panne d’élections depuis plus d’une décennie. Le pays attend avec impatience le retour à une vie institutionnelle normale, après des années de gouvernements de transition, de crises politiques, de violences et d’incertitudes. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, plusieurs équipes gouvernementales se sont succédé avec, entre autres missions annoncées, celle de rétablir la sécurité et de créer les conditions nécessaires à l’organisation d’élections générales et d’un éventuel référendum constitutionnel.
Aujourd’hui, un calendrier électoral existe enfin sur le papier. Mais entre un calendrier publié et des élections effectivement organisées, il y a un immense fossé que la réalité haïtienne n’a pas encore permis de franchir.

Et voilà que, avant même l’ouverture véritable de la compétition électorale, les premiers signaux inquiétants apparaissent.
Sommes-nous déjà en train d’assister à la fabrication d’élections en trompe-l’œil ?
La question mérite d’être posée.
À peine les élections annoncées, alors qu’une grande partie de la population demeure sceptique quant à leur réalisation effective, les acteurs politiques commencent déjà à se positionner. Des partis se regroupent, des alliances se constituent et certains responsables politiques donnent déjà l’impression de célébrer une victoire avant même que la bataille électorale ait commencé.


Mais sur le terrain, la réalité est beaucoup moins rassurante.
L’enregistrement des électeurs semble avancer à un rythme préoccupant. De leur côté, plusieurs partis et groupements politiques éprouvent des difficultés à réunir le nombre de membres exigé pour leur inscription ou leur participation au processus électoral. Le Conseil électoral provisoire (CEP) a d’ailleurs été conduit à prolonger la période d’inscription des candidats jusqu’au 14 octobre 2026, tout en maintenant au 13 décembre 2026 la date annoncée pour le premier tour.
Cette situation soulève une question fondamentale : comment organiser des élections crédibles lorsque les mécanismes préparatoires eux-mêmes semblent déjà susciter autant de contestations et de suspicion ?
La course aux adhérents est désormais lancée. Les partis et groupements politiques cherchent désespérément à atteindre les seuils exigés par le CEP. Or, le problème est connu : une grande partie des formations politiques haïtiennes ne disposent ni d’une implantation nationale véritable ni d’une représentation suffisamment structurée dans les différentes régions du pays.
Dans ces conditions, la tentation de recourir à des méthodes douteuses peut devenir particulièrement forte.

Des informations rapportées dans la presse font état de cas troublants concernant l’inscription des membres des partis. Selon un témoignage relayé par la RTE, un parti aurait affirmé que, sur 32 000 personnes déclarées comme membres auprès du CEP, seulement 5 000 auraient été validées, tandis que les 27 000 autres seraient déjà enregistrées au nom d’autres groupements.
Si ces chiffres sont confirmés, ils seraient extrêmement préoccupants.

Comment une même personne peut-elle se retrouver enregistrée comme membre de plusieurs groupements politiques ? S’agit-il simplement d’erreurs administratives ? De doubles inscriptions accidentelles ? De personnes ayant effectivement adhéré à plusieurs formations ? Ou faut-il envisager l’existence de manipulations organisées ?

Le CEP doit répondre clairement à ces questions.
Des informations rapportées dans la presse font état de cas troublants concernant l’inscription des membres des partis.

Selon un témoignage relayé par la RTE, un parti aurait affirmé que, sur 32 000 personnes déclarées comme membres auprès du CEP, seulement 5 000 auraient été validées, tandis que les 27 000 autres seraient déjà enregistrées au nom d’autres groupements.
Si ces chiffres sont confirmés, ils seraient extrêmement préoccupants.
Comment une même personne peut-elle se retrouver enregistrée comme membre de plusieurs groupements politiques ? S’agit-il simplement d’erreurs administratives ? De doubles inscriptions accidentelles ? De personnes ayant effectivement adhéré à plusieurs formations ? Ou faut-il envisager l’existence de manipulations organisées ?
Le CEP doit répondre clairement à ces questions.
Car l’opacité, dans un processus électoral, nourrit inévitablement la suspicion.
On ne peut pas non plus écarter, à ce stade, l’hypothèse d’une utilisation frauduleuse des données personnelles, d’usurpations d’identité ou de manipulations des fichiers électoraux. Mais ces hypothèses doivent être sérieusement vérifiées et documentées par les institutions compétentes avant de devenir des accusations.
D’autres témoignages viennent cependant renforcer le malaise. Le parti politique KID évoque notamment la possibilité d’une manipulation des fichiers, après que le nom de son secrétaire général aurait été retrouvé sur la liste d’un autre parti proche du pouvoir. Un ancien ministre de l’Environnement aurait, lui aussi, découvert avec étonnement, au moment de son inscription comme électeur, qu’il figurait déjà dans les fichiers.
Erreur informatique ? Négligence administrative ? Usurpation ? Manipulation ?
Voilà précisément ce que les autorités électorales doivent éclaircir sans délai.
Car une élection ne commence pas le jour du scrutin. Elle commence avec la constitution du fichier électoral, l’enregistrement des électeurs, la vérification des listes, l’inscription des partis et des candidats et la transparence de toutes les opérations préparatoires.
Si ces étapes sont viciées, le scrutin lui-même risque d’être frappé de suspicion avant même l’ouverture des bureaux de vote.
Le danger d’une élection fabriquée
Haïti a déjà une longue histoire d’élections contestées. Le pays ne peut pas se permettre de reproduire indéfiniment le même scénario : une élection organisée dans la précipitation, des résultats contestés, des accusations de fraude, des manifestations, des crises politiques et, finalement, une nouvelle période d’instabilité.
Le véritable enjeu n’est donc pas seulement d’organiser des élections. Il faut organiser des élections crédibles, transparentes, inclusives et acceptées par la majorité des acteurs.
Sinon, à quoi bon ?
Une élection contestée avant même le dépouillement peut devenir une nouvelle source de crise plutôt qu’un mécanisme de sortie de crise.
Le CEP porte, dans ce contexte, une responsabilité historique. Il doit publier des données vérifiables, expliquer les anomalies constatées, mettre en place des mécanismes efficaces de contrôle et permettre aux partis politiques de vérifier les informations les concernant.

Toute personne qui découvre que son identité a été utilisée à son insu doit pouvoir obtenir rapidement des explications et faire corriger les données.
Il faut également éviter que la compétition politique ne se transforme en marché de signatures, d’adhésions fictives et de militants de circonstance.
La démocratie ne se construit pas avec des chiffres gonflés dans des fichiers informatiques.
Elle se construit avec des électeurs réels, des partis organisés, des institutions crédibles et des règles identiques pour tous.


Le pouvoir doit-il gagner avant le vote ?
Une autre inquiétude mérite d’être exprimée : la tentation, pour les détenteurs du pouvoir ou leurs alliés, de chercher à contrôler le processus électoral avant même que les électeurs ne se prononcent.
Dans une démocratie normale, le pouvoir doit accepter le risque de perdre. L’opposition doit pouvoir espérer gagner. Et l’électeur doit demeurer le seul arbitre.
Toute impression que les résultats seraient déjà écrits, que certains candidats bénéficieraient d’un traitement privilégié ou que les mécanismes administratifs seraient utilisés pour favoriser certains acteurs serait catastrophique pour la crédibilité du processus.
Une élection n’est pas une formalité destinée à légitimer ceux qui détiennent déjà le pouvoir. C’est un mécanisme destiné à permettre au peuple de choisir librement ses dirigeants.
Voilà pourquoi les premiers soupçons qui entourent déjà le processus doivent être pris au sérieux.
Il ne faut pas attendre le jour du scrutin pour découvrir que le fichier est contesté, que des électeurs ont été déplacés, que des membres de partis ont été inscrits sans leur consentement ou que des candidats dénoncent des traitements inéquitables.
Pas une nouvelle mascarade électorale
Haïti a besoin d’élections. Mais elle a surtout besoin d’une bonne élection.
Le pays n’a pas besoin d’un nouveau spectacle électoral destiné à donner une apparence de normalité à une crise institutionnelle profonde. Il n’a pas besoin d’une élection organisée uniquement pour satisfaire la communauté internationale. Il n’a pas besoin non plus d’un scrutin dont les résultats seraient immédiatement contestés par une partie importante de la classe politique.
Haïti a besoin d’un processus dont chaque étape peut être contrôlée, vérifiée et défendue publiquement.
Le CEP doit donc jouer la carte de la transparence totale. Les partis politiques doivent accepter le contrôle. Les autorités doivent garantir l’égalité de traitement. Les observateurs doivent pouvoir exercer leur mission librement. Et les électeurs doivent pouvoir avoir la certitude que leur identité, leur inscription et leur vote ne seront ni détournés ni manipulés.
Sinon, nous risquons de préparer non pas la sortie de crise, mais la prochaine crise.
Le temps des élections en trompe-l’œil doit prendre fin.
Si les élections annoncées pour décembre 2026 doivent réellement marquer le retour d’Haïti à la normalité institutionnelle, elles ne peuvent être construites sur des fichiers douteux, des adhésions contestées, des arrangements politiques et des mécanismes opaques.
Le peuple haïtien mérite mieux qu’une élection de façade. Il mérite le droit de choisir réellement ses dirigeants.
Et si la « magouille » commence avant même le premier bulletin, il appartient au CEP, aux partis politiques, à la société civile et surtout aux citoyens de tirer immédiatement la sonnette d’alarme.
Car une démocratie ne meurt pas seulement quand on lui vole une élection. Elle commence à mourir lorsque les citoyens cessent de croire que leur vote peut encore changer quelque chose.

Par Pierre Josué Agénor Cadet

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Verified by MonsterInsights