Élections sous les balles et les kidnappings: qui veut enterrer la démocratie haïtienne ?
« On ne construit pas une démocratie sur les ruines de l’État. On ne conduit pas un peuple aux urnes sous la menace des fusils. »
Haïti traverse aujourd’hui l’une des périodes les plus sombres de son histoire. Pourtant, devant le Conseil de sécurité des Nations Unies, la ministre des Affaires étrangères haïtienne a présenté un tableau laissant entendre que le pays réalise des avancées significatives en matière de sécurité et qu’il est prêt à organiser des élections.
Mais quelle est la réalité ?
Pendant que ce discours était prononcé, des groupes armés continuaient d’étendre leur emprise sur plusieurs territoires. Des examens d’État ont été autorisés et contrôlés dans certaines zones par des groupes armés . Kenscoff a connu de nouvelles violences meurtrières. Les enlèvements se poursuivent. Des milliers de familles vivent dans la peur ou ont été contraintes de quitter leur foyer.
Dans ce contexte, une vérité s’impose. Comme l’a rappelé le chef de la diplomatie de la République dominicaine devant ce même Conseil de sécurité : ce ne sont pas les élections qui créent la sécurité ; c’est la sécurité qui rend les élections possibles.
Depuis plus de cinq ans, après l’assassinat tragique du président Jovenel Moïse, plusieurs gouvernements de transition se sont succédé avec une mission claire : rétablir la sécurité et créer les conditions d’élections libres, honnêtes et crédibles. Ils ont tous échoué dans cette mission.
Pourquoi alors vouloir précipiter le pays vers des élections alors que l’État recule, que les gangs avancent et que le peuple survit dans l’insécurité ? Une élection organisée dans de telles conditions risque de ne pas renforcer la démocratie, mais d’affaiblir davantage la légitimité des institutions.
Haïti n’a pas seulement besoin d’élections. Elle a d’abord besoin d’un État.
Il faut restaurer l’autorité de la République sur l’ensemble du territoire, protéger la population, garantir les libertés fondamentales et reconstruire des institutions capables d’inspirer confiance. Des élections, tout le pays en attend depuis au moins dix ans. Mais elles doivent être organisées par des autorités crédibles, compétentes, nationalistes, patriotes et dignes de ce nom.
Sans sécurité, les élections ne seront qu’un décor démocratique derrière lequel le chaos continuera à prospérer.
Pour l’amour d’Haïti, par respect pour la mémoire de nos ancêtres et par devoir envers les générations futures, ne faisons pas des urnes l’instrument de la consécration du désordre. Libérer l’État doit précéder l’organisation des élections.
Pierre Josué Agénor Cadet