Du soutien inconditionnel au divorce politique : pourquoi les alliés d’Alix Didier Fils-Aimé réclament-ils aujourd’hui son départ ?

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La politique haïtienne est décidément le royaume des retournements spectaculaires. Ceux qui, hier encore, se pressaient autour du pouvoir, le défendaient avec zèle et se montraient disposés à lui accorder leur soutien, semblent aujourd’hui découvrir ses faiblesses

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La politique haïtienne est décidément le royaume des retournements spectaculaires. Ceux qui, hier encore, se pressaient autour du pouvoir, le défendaient avec zèle et se montraient disposés à lui accorder leur soutien, semblent aujourd’hui découvrir ses faiblesses et réclament, parfois avec virulence, le départ du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé.
Au lendemain du 7 février 2026 , plus précisément le 23 février, plusieurs représentants de structures politiques, de secteurs économiques et sociaux ainsi que de la société civile avaient accepté de signer, avec le gouvernement de M. Fils-Aimé, ce qui a été présenté comme le « Pacte national » pour la stabilité et l’organisation des élections. Certains de ces acteurs avaient alors donné l’impression de miser résolument sur cette équipe pour conduire la transition vers les élections.
Quelques mois plus tard, le décor a radicalement changé. Les anciens partenaires de gouvernance prennent leurs distances et, pour certains, demandent désormais ouvertement le départ du chef du gouvernement même quand ils y ont maintenu leurs représentants.


Comment expliquer un divorce politique aussi rapide ?

Les alliances de circonstance, une vieille tradition haïtienne
Il faut d’abord replacer ce revirement dans une vieille pratique de la politique haïtienne : celle des alliances de circonstance ou du partage du gâteau. Chez nous, certains acteurs politiques ont souvent tendance à soutenir un gouvernement aussi longtemps qu’ils espèrent tirer quelque avantage de leur proximité avec le pouvoir. Mais dès que celui-ci commence à perdre de son influence, que ses résultats sont jugés insuffisants ou que son avenir paraît incertain, les mêmes soutiens se transforment rapidement en opposants.
La question mérite donc d’être posée : assiste-t-on aujourd’hui à une véritable prise de conscience politique ou simplement à une nouvelle manœuvre de repositionnement ?
Autrement dit, ceux qui réclament désormais le départ d’Alix Didier Fils-Aimé ont-ils découvert soudainement les limites de la transition ou cherchent-ils déjà à se positionner auprès de ceux qu’ils pensent susceptibles de lui succéder ?


Cette interrogation est loin d’être anodine. Dans un pays où les coalitions politiques sont souvent fragiles et où les alliances se nouent et se dénouent au gré des rapports de force, il est difficile de considérer chaque rupture comme le résultat d’une conviction nouvelle

De thuriféraires du pouvoir à ses pourfendeurs

Le plus frappant dans la situation actuelle est le contraste entre les discours d’hier et ceux d’aujourd’hui.
En moins d’un an, certains des acteurs qui accompagnaient ou soutenaient la transition sont devenus ses critiques les plus sévères. Les thuriféraires d’hier sont ainsi devenus les pourfendeurs d’aujourd’hui.
Deux hypothèses peuvent expliquer cette spectaculaire volte-face.
La première est que ces acteurs auraient finalement conclu, comme une grande partie de l’opinion publique, que la transition n’a pas produit les résultats escomptés. Dans cette perspective, leur changement de position pourrait être interprété comme une volonté de tirer les leçons de l’échec et de réclamer une nouvelle orientation politique.
La seconde hypothèse est beaucoup plus politique : certains pourraient craindre que l’équipe actuellement au pouvoir ne cherche à conserver suffisamment d’influence pour peser sur les prochaines élections.


C’est ici qu’apparaît la question de la crédibilité du processus électoral. Le gouvernement annonce des élections, mais celles-ci demeurent entourées d’incertitudes liées notamment à la situation sécuritaire, aux conditions institutionnelles,au décret électoral partiellement antidémocratique et à l’organisation du scrutin. Dans ce contexte, toute initiative susceptible de donner au pouvoir en place un avantage politique alimente inévitablement les soupçons.
L’existence d’une plateforme politique proche du pouvoir renforce, chez ses détracteurs, la crainte d’un éventuel mélange entre les responsabilités de l’État et les intérêts électoraux. Il ne faudrait toutefois pas transformer un soupçon en vérité établie : seule l’observation concrète du processus électoral permettra de déterminer si ces craintes sont fondées.

Le véritable enjeu : préserver la transition ou préparer l’après-transition ?

Derrière les appels au départ du Premier ministre se cache donc une question fondamentale : s’agit-il de préserver la transition ou de préparer déjà l’après-Fils-Aimé ?
Si les partenaires d’hier considèrent réellement que le gouvernement a échoué, ils doivent être capables d’identifier clairement les causes de cet échec, d’en établir les responsabilités et surtout de proposer une alternative crédible.
Car changer de Premier ministre sans changer de méthode ne ferait que déplacer le problème.
La crise haïtienne ne se résume pas au nom de l’occupant de la Primature ou du Palais national. Elle est institutionnelle, sécuritaire, économique et politique.

Le remplacement d’un chef d’Etat ou de gouvernement ne saurait donc constituer, à lui seul, une réponse aux difficultés profondes auxquelles le pays est confronté.
Le danger serait de transformer la transition en une succession interminable de changements de dirigeants, chaque groupe cherchant à placer ses hommes et ses femmes au pouvoir sans jamais s’attaquer aux causes structurelles de la crise.

Une transition de plus en plus fragilisée

Le désaveu actuel des anciens partenaires d’Alix Didier Fils-Aimé révèle surtout la fragilité du consensus politique sur lequel repose la transition.
Un gouvernement qui perd progressivement ses soutiens politiques perd également une partie de sa capacité à convaincre, à négocier et à mobiliser autour de ses objectifs. Or, dans une période aussi délicate, la stabilité politique constitue précisément l’une des conditions nécessaires à l’organisation d’élections crédibles.
Le paradoxe est donc saisissant : ceux qui avaient signé un pacte censé favoriser la stabilité contribuent aujourd’hui, par leurs prises de position divergentes, à accentuer l’instabilité politique.
Cela ne signifie pas qu’ils doivent rester prisonniers d’un engagement devenu, à leurs yeux, inacceptable. En démocratie, le droit de retirer son soutien à un gouvernement est parfaitement légitime. Mais cette rupture gagnerait en crédibilité si elle était fondée sur des principes clairement exposés plutôt que sur des calculs politiques difficiles à dissimuler.


Au fond, le problème dépasse la personne d’Alix Didier Fils-Aimé. Son éventuel départ ne doit pas servir de paravent à une classe politique incapable de tirer les leçons de ses propres contradictions.
On ne peut pas être partenaire d’un pouvoir lorsqu’il est partage les postes, puis se découvrir soudainement opposant lorsqu’il devient vulnérable, sans avoir à rendre compte de ce changement de position.
Si la transition a échoué, ceux qui l’ont accompagnée doivent avoir le courage de reconnaître leur part de responsabilité. S’ils estiment que le gouvernement a trahi les objectifs du « pacte « qu’ils avaient eux-mêmes signé, ils doivent expliquer précisément en quoi. Et s’ils redoutent une instrumentalisation du processus électoral, ils doivent apporter des éléments permettant d’étayer leurs inquiétudes et proposer des mécanismes capables de garantir la transparence du scrutin.
Sinon, le départ du gouvernement de Fils-Aimé qui commence à sombrer risque de n’être qu’un nouvel épisode d’une vieille comédie politique haïtienne.
La véritable urgence n’est donc pas seulement de savoir qui remplacera Alix Didier Fils-Aimé, mais de déterminer quelle transition, pour quel objectif et avec quelles garanties pour le peuple haïtien.
Car si chaque crise politique se termine par le remplacement des hommes et des femmes qui ont failli à leur mission sans remise en question des pratiques, Haïti continuera à tourner en rond. Et la transition, au lieu de conduire aux élections et au retour à un ordre institutionnel durable, risque de devenir elle-même le nouveau système de l’instabilité.

Par Pierre Josué Agénor Cadet

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