Au nom de qui parlent-ils ? La crise haïtienne ne se résoudra pas sans les Haïtiens

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Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, Haïti est devenue, plus que jamais, le théâtre d’un incessant défilé de missions diplomatiques, d’organisations internationales et de représentants d’organismes régionaux venus, les uns après les autres, prétendre chercher une issue à la crise multidimensionnelle qui ronge le pays.

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Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, Haïti est devenue, plus que jamais, le théâtre d’un incessant défilé de missions diplomatiques, d’organisations internationales et de représentants d’organismes régionaux venus, les uns après les autres, prétendre chercher une issue à la crise multidimensionnelle qui ronge le pays.
Parmi ces acteurs, la CARICOM occupe une place de plus en plus visible. Ses « éminentes personnalités » multiplient les rencontres, les consultations et les voyages en Haïti. Mais une question fondamentale demeure, et elle mérite d’être posée sans détour : au nom de qui ces politiciens haïtiens rencontrent-ils les représentants de la CARICOM ?
Qui leur a donné mandat de parler au nom d’une population meurtrie, affamée, déplacée, terrorisée et abandonnée à elle-même ? Qui les a mandatés pour négocier l’avenir politique du pays au nom de millions d’Haïtiens qui n’ont pas été consultés ?
La démocratie ne repose-t-elle pas précisément sur la légitimité populaire ? Or, lorsque des dirigeants et responsables politiques qui ne disposent d’aucun mandat électif en cours se présentent devant des instances internationales comme les interlocuteurs privilégiés du peuple haïtien, il y a matière à s’interroger.

Des voyages, des rencontres et toujours la même crise

Depuis plusieurs années, les Haïtiens assistent à un véritable ballet diplomatique. Des délégations arrivent, rencontrent des responsables politiques, tiennent des conférences de presse, annoncent de nouvelles initiatives et repartent. Puis une autre mission arrive.
Mais, pendant ce temps, la réalité vécue par la population ne change pas.
L’insécurité s’aggrave, les groupes armés étendent leur influence, des familles sont déplacées, des activités économiques sont paralysées et une grande partie de la population vit dans la peur permanente.

Les promesses d’accompagnement international se succèdent, tandis que le quotidien des Haïtiens continue à se dégrader.
Depuis l’assassinat de Jovenel Moïse, les différentes formules de transition mises en place à travers des gouvernements provisoires n’ont pas permis de répondre aux attentes essentielles de la population : rétablir la sécurité, restaurer les institutions, créer les conditions nécessaires à l’organisation d’élections crédibles et permettre au peuple de choisir librement ses dirigeants.
Alors, à quoi servent toutes ces missions, toutes ces consultations et toutes ces réunions si, au bout du compte, le pays continue à s’enfoncer dans la crise ?

Peut-on résoudre une crise avec ceux qui l’ont créée ?


Voilà peut-être la question la plus embarrassante.
Comment prétendre résoudre durablement la crise haïtienne en s’appuyant exclusivement sur les mêmes acteurs politiques qui, depuis des années, occupent l’espace politique et participent, d’une manière ou d’une autre, à la gestion du pouvoir ?
Comment peut-on demander aux acteurs d’un système en crise de devenir, à eux seuls, les architectes de sa reconstruction ?
Il ne s’agit pas ici de condamner indistinctement tous les hommes et toutes les femmes engagés dans la politique. Il s’agit de poser une question de méthode et de légitimité.


Si la communauté internationale veut réellement contribuer à la résolution de la crise haïtienne, elle devrait commencer par écouter davantage la population elle-même : les victimes de l’insécurité, les déplacés, les travailleurs, les paysans, les entrepreneurs, les enseignants, les étudiants, les organisations de la société civile et tous ceux qui continuent à faire vivre le pays malgré l’effondrement de ses institutions.
Car Haïti ne se résume pas à ses politiciens.
Le peuple haïtien ne peut pas être réduit à un simple spectateur pendant que quelques acteurs, souvent dépourvus de mandat populaire, discutent de son avenir dans des hôtels, des salons diplomatiques ou des conférences internationales.

Le peuple doit reprendre la parole

Il est temps de poser une autre question : pourquoi la communauté internationale semble-t-elle toujours privilégier les mêmes interlocuteurs politiques ?
Si l’objectif est réellement de reconstruire la démocratie haïtienne, il faut commencer par restaurer sa condition première : la souveraineté de la volonté populaire.
Aucune transition, aucun accord politique, aucune formule concoctée dans les capitales étrangères ne pourra remplacer durablement la volonté du peuple haïtien.
La CARICOM, l’ONU, l’OEA, les États-Unis et les autres partenaires internationaux peuvent accompagner Haïti. Ils peuvent aider, conseiller, faciliter le dialogue et soutenir les institutions.

Mais ils ne peuvent pas se substituer au peuple haïtien. Et surtout, ils ne devraient pas contribuer à donner une légitimité artificielle à des acteurs politiques que la population n’a pas mandatés.
Nos problèmes sont haïtiens
Il faut enfin avoir le courage de regarder la réalité en face : la crise haïtienne ne sera pas résolue par une succession de missions étrangères venant périodiquement constater son aggravation.
Nos problèmes ont des racines haïtiennes. Ils sont politiques, institutionnels, économiques, sociaux et culturels. Ils exigent donc une réponse haïtienne, portée par des femmes et des hommes ayant la légitimité, la compétence, l’intégrité et surtout la confiance de la population.
La communauté internationale peut accompagner Haïti, mais elle ne peut pas faire à la place des Haïtiens ce que les Haïtiens doivent eux-mêmes accomplir.
Le temps est donc venu de cesser de parler au nom du peuple sans le consulter. Le temps est venu de rendre la parole au peuple.
Car, au bout du compte, la solution à la crise haïtienne ne peut pas être imposée de l’extérieur. Nos problèmes sont haïtiens. Leur solution doit être haïtienne. Et seuls de
s Haïtiens véritablement engagés au service de leur pays, avec la légitimité du peuple, pourront construire une issue durable à cette tragédie.

Par Pierre Josué Agénor Cadet

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