Une semaine après la date officielle de la rentrée, le pays découvre une fois de plus le fossé abyssal entre les décisions prises dans les bureaux et la réalité vécue par les familles.
Le 7 septembre 2026, le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle a officiellement donné le coup d’envoi de l’année scolaire 2026-2027. Sur le papier, la rentrée a donc eu lieu. Dans la réalité, elle demeure progressive, inégale et, pour beaucoup d’enfants, encore hypothétique.
Une rentrée officielle, donc. Mais une rentrée pour qui ?
Voilà la véritable question.
Alors que certains enfants reprennent le chemin de l’école, d’autres restent à la maison, dans des camps de déplacés ou dans la rue. Certains n’ont pas les moyens de payer les frais scolaires ; d’autres vivent dans des zones où l’insécurité transforme le trajet vers l’école en parcours à haut risque. À cela s’ajoutent les éternelles revendications des enseignants et les difficultés matérielles de plusieurs établissements.
Nous voilà donc face à une situation devenue presque banale en Haïti : l’État fixe une date, les responsables annoncent une rentrée, mais la réalité sociale et sécuritaire du pays refuse de suivre le calendrier officiel.

Le même scénario, année après année
Cette situation est loin d’être nouvelle. Depuis trop longtemps, la rentrée scolaire haïtienne ressemble à un mauvais feuilleton dont nous connaissons déjà le scénario.
Les parents ne sont pas prêts. Les enseignants revendiquent. Les écoles négocient. Les autorités promettent. Et les enfants attendent.
Puis viennent les appels au dialogue, les réunions, les communiqués et les promesses. Pendant ce temps, les jours de classe disparaissent.
Mais soyons sérieux : que changera un report de quelques jours ou de quelques semaines si les problèmes fondamentaux demeurent inchangés ?
La misère des familles ne disparaîtra pas parce que la rentrée est reportée. L’inflation ne s’arrêtera pas. Les fournitures scolaires ne deviendront pas miraculeusement moins chères. Les enseignants ne verront pas automatiquement leurs revendications satisfaites. Et les gangs ne déposeront pas les armes parce que le calendrier scolaire l’exige.
Le problème n’est donc pas la date de la rentrée. Le problème, c’est l’incapacité collective à créer les conditions d’une rentrée normale.

Quand l’école devient un luxe
Pour une grande partie des familles haïtiennes, préparer la rentrée est devenu un véritable exploit financier.
Les parents doivent faire face simultanément aux frais scolaires, aux uniformes, aux livres, aux cahiers, aux chaussures et au transport, alors même que le coût de la vie continue à peser lourdement sur leurs revenus.
Les écoles non publiques occupent une place majeure dans le système haïtien, soit plus de 80% en termes de bâtis. De vraies organisations syndicales ont d’ailleurs récemment souligné leur poids considérable dans la scolarisation du pays et appelé l’État à mieux accompagner les familles.
Mais comment demander à une famille qui peine à assurer ses besoins essentiels de supporter seule le coût croissant de l’éducation de ses enfants ?
Faut-il encore rappeler que l’éducation est un droit constitutionnel et non une faveur accordée aux familles qui ont les moyens de la payer ?
Lorsqu’un enfant ne peut pas aller à l’école parce que ses parents n’ont pas suffisamment d’argent pour acheter ses fournitures, ce n’est pas seulement la famille qui échoue. C’est aussi la société et l’État qui échouent.

Le problème de la grève des enseignants
Souvent on fait, à tort ou à raison,des enseignants les boucs émissaires des perturbations scolaires.
Leurs revendications sont connues : salaires insuffisants, arriérés de rémunération, lettres de nomination, conditions de travail difficiles et engagements parfois non respectés.
Et derrière chaque enseignant se trouve également un père ou une mère de famille qui doit, lui aussi, payer l’école de ses propres enfants.
La question qui dérange cette année est donc celle-ci :
Pourquoi l’État a- t-il décidé de faire la rentrée sans au moins permettre aux enseignants de recevoir leur salaire du mois d’août?
Un État qui anticipe gouverne.
Un État qui attend la crise pour réagir ne gouverne pas : il improvise.

Un message aux enseignants
À l’époque où je dirigeais le MENFP sous l’administration du président Jovenel Moïse et que certains « opposants » chercher coûte que coûte à bloquer le fonctionnement de l’école, je leur demandais de régler leurs différends avec l’État, mais surtout de respecter le droit à l’éducation de nos enfants. Ceux-ci ne doivent en aucun cas faire les frais des conflits politiques et sociaux qui opposent les adultes.
Aujourd’hui encore, je réitère le même message: quelles que soient les divergences, les revendications ou les luttes politiques, l’école doit rester à l’abri des affrontements et le droit à l’éducation de nos enfants doit être préservé.

Le problème sécuritaire
Mais il existe un autre obstacle, beaucoup plus brutal : l’insécurité.
Depuis plusieurs années, la violence armée, les kidnappings et les déplacements forcés ont profondément bouleversé le système éducatif haïtien.
Certaines familles ont abandonné leur quartier. Certaines écoles ont fermé. Des enfants ont perdu leur environnement scolaire. D’autres ont été contraints d’interrompre leur parcours éducatif.
Pour ces enfants, la question n’est même plus de savoir s’ils disposent d’un uniforme ou de cahiers.
Ils veulent d’abord savoir où ils vont dormir et s’ils seront encore en sécurité demain matin.
Que vaut une politique éducative dans un pays où un parent peut hésiter à envoyer son enfant à l’école par peur qu’il soit kidnappé sur le chemin ?
L’école a besoin de professeurs, de livres et de salles de classe. Mais elle a d’abord besoin de sécurité.

Des écoles sans murs, des élèves sans classes
À cette crise sécuritaire s’ajoute la précarité matérielle de plusieurs établissements publics.
Dans certaines zones, des écoles et des lycées sont confrontés à des problèmes de locaux. Certains établissements ont dû fonctionner dans des bâtiments loués, avec les difficultés que cela comporte.
Le paradoxe est saisissant : on demande aux parents de payer, aux enseignants d’enseigner et aux élèves d’étudier, alors que l’État lui-même peine parfois à garantir à ses propres écoles un toit et des conditions minimales de fonctionnement
Voilà le véritable visage de la crise scolaire haïtienne.
Ce n’est pas seulement une crise de calendrier.
C’est une crise de gouvernance.
Une génération sacrifiée en silence
Le danger le plus grave est peut-être celui auquel nous ne prêtons plus suffisamment attention : l’habitude.
Nous nous habituons aux rentrées perturbées.
Nous nous habituons aux grèves.
Nous nous habituons aux écoles fermées.
Nous nous habituons aux enfants déplacés.
Nous nous habituons aux promesses non tenues.
Et surtout, nous nous habituons à voir une partie de la jeunesse haïtienne grandir en dehors des salles de classe.

Or, chaque journée d’école perdue représente une journée de formation en moins.
Chaque mois d’interruption augmente le risque de décrochage.
Chaque année scolaire perturbée affaiblit davantage le capital humain du pays.
Un pays qui abandonne son école prépare involontairement sa propre défaite.
Il faut arrêter de nous raconter des histoires.
La rentrée scolaire ne peut pas être réduite à une cérémonie officielle, à quelques discours ministériels et à des photographies d’enfants en uniforme.
Une rentrée réussie n’est pas celle où le ministre annonce que les classes sont ouvertes. C’est celle où chaque enfant peut effectivement franchir la porte d’une école.
Le gouvernement peut fixer toutes les dates qu’il souhaite. Il peut publier tous les calendriers qu’il veut. Mais tant que les parents n’auront pas les moyens de scolariser leurs enfants, tant que les enseignants resteront dans la précarité, tant que les établissements manqueront de ressources et tant que l’insécurité continuera à chasser les familles, la rentrée restera davantage une proclamation administrative qu’une réalité nationale.
La véritable urgence n’est donc pas seulement de faire rentrer les élèves en classe.
Elle est de reconstruire les conditions qui rendent l’école possible.
Car une vérité devrait hanter tous ceux qui prétendent diriger Haïti :
un enfant privé d’école aujourd’hui est un citoyen que la République abandonne demain.
Et si nous continuons à sacrifier l’éducation au gré des crises économiques, politiques et sécuritaires, il ne faudra pas nous étonner demain de récolter une société encore plus pauvre, plus vulnérable et plus violente.
L’État peut continuer à sonner la cloche. Mais si les enfants ne peuvent pas répondre à l’appel, c’est toute la République qui est absente.
Par Pierre Josué Agénor Cadet
