Enregistrement des électeurs : une comédie dans la tragédie haïtienne

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Alors que la nation haïtienne est en pleurs au quotidien, meurtrie par l’insécurité, les massacres à répétition, les kidnappings, les déplacements massifs de populations et les difficultés de toutes sortes, voilà que le processus d’inscription des électeurs pour les prochaines élections

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Alors que la nation haïtienne est en pleurs au quotidien, meurtrie par l’insécurité, les massacres à répétition, les kidnappings, les déplacements massifs de populations et les difficultés de toutes sortes, voilà que le processus d’inscription des électeurs pour les prochaines élections , encore hypothétiques , offre aux observateurs une nouvelle scène de la vie politique nationale. Une scène parfois si folklorique qu’elle en devient presque comique.
Faut-il y voir une simple étape normale du processus électoral ou, plus cyniquement, une opération destinée à distraire une population épuisée par ses souffrances quotidiennes ?
L’enregistrement des électeurs constitue pourtant une étape essentielle de tout processus électoral sérieux. Il doit contribuer à établir les conditions nécessaires à la crédibilité des élections générales annoncées par les autorités. Mais, depuis son lancement, l’opération semble se dérouler dans une relative timidité. Après plus d’une décennie sans véritable renouvellement régulier des institutions par les urnes, une grande partie de la population demeure sceptique quant à la volonté réelle et surtout à la capacité des dirigeants actuels d’organiser des élections crédibles, sécurisées et acceptées par tous.
C’est dans ce contexte que certains leaders politiques, chefs de partis dont plusieurs peinent encore à démontrer une véritable implantation nationale, voire locale, font leur apparition dans les bureaux d’inscription. Jusque-là, rien de plus normal : tout citoyen qui aspire à exercer une responsabilité publique doit commencer par être un électeur.
Mais le spectacle prend une autre dimension lorsque certains de ces éventuels candidats se présentent accompagnés d’une véritable petite armée de supporteurs, avec cris, slogans, agitation et mises en scène dignes d’une campagne électorale déjà lancée. Ici, on ne vient plus simplement s’inscrire comme électeur : on vient presque annoncer une candidature à la nation. Et, dans certains cas, le fameux  » laisser passer le président !  » semble déjà résonner dans les couloirs des centres d’inscription.
Cette théâtralisation de l’acte électoral en dit long sur les mœurs politiques haïtiennes. À peine le processus électoral est-il annoncé que les entourages se constituent, les cortèges apparaissent et les ambitions se mettent en mouvement. Comme si l’élection, avant même d’être organisée, était déjà devenue une industrie.
Car chaque échéance électorale crée son petit marché. Elle fait naître des emplois temporaires, des contrats, des promesses et surtout des opportunités pour une catégorie d’affairistes et de courtisans toujours prêts à accompagner celui qu’ils considèrent comme un  » futur gagnant  » , à condition, bien entendu, que celui-ci dispose des moyens financiers nécessaires pour alimenter la machine.
Le plus cocasse est de constater que les mêmes visages réapparaissent parfois derrière plusieurs prétendants. Les supporteurs changent de candidat comme on change de maillot, au gré des intérêts, des promesses et des possibilités de financement. Hier, ils acclamaient un prétendant ; demain, ils seront peut-être au premier rang derrière son adversaire. Dans cette République du spectacle politique, la fidélité idéologique semble souvent céder la place à la fidélité aux avantages.

Il y a là quelque chose de profondément inquiétant. Car derrière le folklore, les cortèges et les scènes parfois risibles se cache une réalité beaucoup plus grave : la dégradation progressive de la culture politique et démocratique. Lorsque l’apparence prend le dessus sur le contenu, lorsque la popularité se mesure au nombre de personnes qui accompagnent un candidat plutôt qu’à la qualité de son projet, lorsque l’enthousiasme des foules remplace le débat sur les programmes, la démocratie risque de se réduire à une simple mise en scène.



Ce qui pourrait prêter à rire si la situation du pays était moins dramatique devrait, en réalité, nous interpeller profondément. Haïti n’a pas besoin d’un nouveau carnaval électoral. Elle a besoin d’élections crédibles, transparentes, sécurisées et porteuses d’une véritable alternative politique.
Le spectacle des inscriptions ne doit donc pas nous faire oublier l’essentiel. Derrière les sourires des candidats, les cris des supporteurs et les cortèges improvisés, il y a un peuple qui attend depuis trop longtemps de pouvoir exercer librement son droit de choisir ses dirigeants.
Si les prochaines élections doivent véritablement ouvrir une nouvelle page de l’histoire nationale, elles devront être autre chose qu’une succession de scènes folkloriques. Elles devront marquer le retour de la politique au service de la collectivité et non la politique comme moyen d’enrichissement, de promotion personnelle ou de conquête du pouvoir.
Dans une Haïti profondément meurtrie, le peuple mérite mieux qu’une comédie électorale jouée sur les ruines de la démocratie.

Par Pierre Josué Agénor Cadet

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