L’insécurité est-elle devenue une entreprise en Haïti ?

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L’histoire politique d’Haïti, de 1804 à nos jours, est largement marquée par l’instabilité politique, les crises institutionnelles et les luttes intestines pour le pouvoir. Cette instabilité a souvent créé un terrain favorable à l’insécurité, à la violence et à l’affaiblissement de l’autorité de l’État. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, la situation du pays s’est considérablement détériorée, avec une expansion sans précédent des groupes armés et une aggravation de la crise institutionnelle.
Dès lors, une question mérite d’être posée : l’insécurité en Haïti n’est-elle qu’une conséquence de l’effondrement politique et institutionnel, ou est-elle progressivement devenue une véritable entreprise au bénéfice de certains acteurs ?

De la crise politique à l’économie de l’insécurité

Au lendemain de l’Indépendance de 1804, Haïti a dû faire face à de profondes divisions internes, à des luttes de pouvoir et à de multiples pressions et ingérences étrangères. Au fil des décennies, les difficultés politiques et économiques ont contribué à fragiliser les institutions nationales.
Aujourd’hui, le phénomène semble avoir pris une nouvelle dimension. L’insécurité ne produit pas seulement de la peur et de la violence : elle génère également des activités économiques et des intérêts financiers.
Lorsqu’une population ne peut plus circuler librement, lorsque des routes sont contrôlées, lorsque des quartiers sont isolés, lorsque des entreprises doivent modifier leurs itinéraires ou payer pour assurer la sécurité de leurs activités, la violence cesse d’être uniquement un phénomène criminel. Elle devient aussi un système qui produit des revenus pour ceux qui la contrôlent.
Les conséquences sont visibles dans plusieurs secteurs : transport terrestre, commerce, activités maritimes et aérienns, déplacements de personnes et de marchandises, immobilier, sécurité privée et même certaines activités liées à l’importation et à l’approvisionnement. La rareté provoquée par le blocage de certaines routes ou de certains points stratégiques peut entraîner une hausse des prix et créer des opportunités économiques pour ceux qui contrôlent les circuits d’approvisionnement.
L’insécurité peut donc devenir une économie de prédation : certains perdent, tandis que d’autres, paradoxalement, y trouvent leur intérêt.
Qui profite du chaos ?
C’est ici que la question devient particulièrement sensible.
Peut-on raisonnablement penser que tous les acteurs impliqués dans la crise ont le même intérêt à voir disparaître l’insécurité ? Évidemment, non. Une situation de chaos peut profiter à certains groupes criminels, à certains acteurs économiques et politiques, à des réseaux de corruption et à des individus qui utilisent l’affaiblissement de l’État pour accroître leur influence.
Cela ne signifie pas pour autant que toute l’insécurité serait planifiée par un seul groupe ou qu’elle répondrait à une stratégie unique. La réalité haïtienne est beaucoup plus complexe. Mais il serait tout aussi imprudent de considérer la violence comme un phénomène entièrement spontané et dépourvu d’intérêts économiques et politiques.
La question fondamentale est donc la suivante : qui finance, qui arme, qui protège, qui profite et qui perdure grâce à l’insécurité ?
Tant que ces questions resteront sans réponses convaincantes, les citoyens auront de bonnes raisons de s’interroger sur les véritables mécanismes qui alimentent la crise.

Quand l’insécurité devient un système

Dans une intervention publique, l’ancien président Jovenel Moïse avait lui-même soutenu que l’instabilité politique et l’insécurité n’étaient pas des catastrophes naturelles comme un cyclone ou un séisme, mais qu’elles résultaient de décisions et d’actions humaines.
Cette distinction est fondamentale.
Un cyclone ne cherche pas à contrôler une route. Un séisme ne réclame pas d’argent pour laisser circuler les marchandises. Une catastrophe naturelle ne possède ni stratégie politique ni réseau d’intérêts. L’insécurité, elle, implique des acteurs humains, des rapports de force, des armes, des ressources et, souvent, des intérêts.
Lorsque des groupes armés prennent le contrôle de territoires ou d’axes stratégiques, ils acquièrent une capacité de nuisance qui peut être convertie en pouvoir et en argent. Lorsqu’ils imposent des taxes illégales, exigent des rançons, contrôlent certains circuits commerciaux ou perturbent la circulation des marchandises, ils participent à une forme d’économie parallèle.
C’est précisément à ce niveau que l’expression  » entreprise de l’insécurité  » prend tout son sens.
Il ne s’agit pas nécessairement d’une entreprise au sens classique du terme. Il s’agit plutôt d’un système organisé dans lequel la violence devient une ressource permettant de générer des revenus, de contrôler des territoires et d’exercer une influence politique.

L’État face à ses propres contradictions

La responsabilité de l’État constitue également une question incontournable.
Lorsque les institutions sont faibles, lorsque la justice fonctionne difficilement, lorsque les forces de sécurité publique ne parviennent pas à protéger durablement la population et lorsque l’impunité s’installe, les groupes criminels disposent d’un espace considérable pour s’étendre.
Mais l’État ne peut pas être uniquement considéré comme une victime de l’insécurité. Il faut également s’interroger sur les responsabilités individuelles de certains responsables publics, actuels ou passés, lorsque des soupçons de connivence, de corruption ou de financement de groupes armés sont soulevés.
Une démocratie ne peut pas fonctionner durablement lorsque les armes deviennent un moyen de négociation politique.
Le véritable danger est que l’insécurité finisse par devenir indispensable à certains acteurs pour conserver leurs privilèges, leurs positions ou leurs intérêts. Dans ce cas, combattre réellement la violence signifierait aussi remettre en cause certains mécanismes économiques et politiques profondément enracinés.
Sortir de l’économie du chaos
La question  » l’insécurité est-elle devenue une entreprise en Haïti « ? ne doit donc pas être considérée comme une simple formule provocatrice. Elle constitue une invitation à analyser les mécanismes qui permettent à la violence de se maintenir.
Si l’insécurité produit des revenus, des positions de pouvoir et des avantages pour certains acteurs, alors la combattre exige plus que des opérations ponctuelles de sécurité. Il faut également s’attaquer aux circuits financiers, aux réseaux de corruption, au trafic d’armes, au blanchiment d’argent, à l’impunité et aux complicités qui permettent aux groupes armés de fonctionner.
Il faut surtout re-construire un État capable d’imposer la loi sur l’ensemble du territoire, de protéger les citoyens et de garantir une justice crédible.
Car une société ne peut pas vivre éternellement sous la loi de la peur.
Haïti ne doit pas devenir un pays où l’insécurité est seulement subie par la majorité et rentable pour une minorité.
La véritable question n’est donc peut-être plus seulement de savoir qui crée l’insécurité, mais aussi de comprendre qui en profite, comment elle est financée, comment elle se maintient et pourquoi il est si difficile de la combattre.
Tant que ces questions resteront sans réponses, le doute persistera.
Et tant que l’insécurité rapportera davantage à certains qu’elle ne leur coûtera, la paix restera difficile à construire.

Par Pierre Josué Agénor Cadet

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