ALIX DIDIER FILS-AIMÉ A-T-IL PERDU LE SENS DE L’HISTOIRE ?

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En lançant la Force de répression des gangs (FRG) dans la base militaire Vertières, le 8 octobre 2026, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé fait un choix symbolique qui soulève de sérieuses interrogations historiques et politiques.

Montage historique et militaire haïtien (1)

En lançant la Force de répression des gangs (FRG) dans la base militaire Vertières, le 8 octobre 2026, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé fait un choix symbolique qui soulève de sérieuses interrogations historiques et politiques.
Le rapport final du Groupe d’experts des Nations unies, publié sous la référence S/2026/714, aurait mis en évidence l’absence d’une stratégie gouvernementale suffisamment claire en matière de sécurité en Haïti. Dans un contexte marqué par l’expansion des gangs armés, l’effondrement de l’autorité de l’État et les souffrances quotidiennes de la population, une question importante se pose : comment peut-on prétendre combattre l’insécurité sans présenter au préalable une stratégie cohérente, des objectifs précis et des mécanismes permettant d’évaluer les résultats obtenus ?
C’est dans ce contexte que le Premier ministre haïtien, Alix Didier Fils-Aimé, s’est rendu, le jeudi 8 octobre 2026, à la base militaire Vertières, à Tabarre, pour lancer officiellement la Force de répression des gangs (FRG), dans le cadre d’un dispositif international dont le mandat a été renouvelé par l’Organisation des Nations unies malgré son inaction.

Cette initiative intervient alors que les précédentes réponses à la crise sécuritaire n’ont pas permis de rétablir durablement la paix ni de garantir la sécurité des citoyens. Dès lors, on peut se demander si le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a véritablement conscience de la portée historique de ses décisions, ou assiste-t-on à une nouvelle manifestation de l’insouciance de nos dirigeants face à la mémoire nationale ?

Une décision qui interroge la conscience historique des dirigeants

Il serait excessif de prétendre que le choix d’une date ou d’un lieu suffit, à lui seul, à démontrer qu’un dirigeant a perdu le sens de l’histoire. Cependant, dans un pays comme Haïti, dont la naissance est indissociable d’une lutte héroïque contre l’esclavage et la domination étrangère, les symboles ne sont jamais totalement neutres.
La mémoire historique constitue un élément fondamental de la conscience nationale. Elle rappelle aux dirigeants que l’exercice du pouvoir ne saurait être dissocié des sacrifices consentis par les générations précédentes pour conquérir la liberté, l’indépendance et la souveraineté du pays.
Il convient également de rappeler que les mouvements de contestation politique qui ont marqué les dernières années ont parfois été accompagnés d’une banalisation de nos symboles et repères historiques. Dans ce contexte, les choix symboliques du pouvoir méritent d’être examinés avec rigueur.
La question n’est donc pas seulement de savoir si le Premier ministre connaît les dates importantes de l’histoire d’Haïti. Elle consiste surtout à déterminer s’il mesure la responsabilité historique qui lui incombe au moment où le pays traverse l’une des crises les plus graves de son existence.

Vertières : un symbole de victoire, de liberté et de souveraineté

Le choix de la base militaire Vertières pour lancer une force de répression des gangs mérite une réflexion particulière.
Vertières évoque d’abord la victoire décisive des combattants de l’armée indigène sur les troupes expéditionnaires de Napoléon Bonaparte, le 18 novembre 1803. Cette victoire a ouvert la voie à la proclamation de l’indépendance solennelle ’Haïti, le 1er janvier 1804. Elle symbolise le courage, le sacrifice et la détermination d’un peuple qui a refusé de demeurer sous le joug de l’esclavage et de la domination coloniale.
Le nom de Vertières porte donc une signification qui dépasse largement les dimensions géographiques ou militaires d’un lieu. Il rappelle au peuple haïtien que sa liberté a été conquise au prix d’immenses sacrifices et que sa souveraineté constitue un héritage à défendre.
Dès lors, l’utilisation de ce symbole dans le cadre du lancement d’une force appelée à intervenir contre les gangs armés soulève une question politique de grande envergure : comment concilier l’héritage de Vertières avec une opération qui repose sur une coopération internationale en matière de sécurité ?
Il serait néanmoins erroné d’affirmer que toute intervention étrangère en Haïti constitue automatiquement une trahison de l’idéal de Vertières. Face à une insécurité qui menace la vie de milliers de citoyens, la coopération internationale peut être nécessaire. Mais elle doit s’inscrire dans une stratégie nationale claire, respectueuse de la souveraineté haïtienne et placée sous une autorité responsable devant la population.
Le véritable enjeu n’est donc pas uniquement la présence d’acteurs étrangers, mais la capacité de l’État haïtien à définir ses priorités, à assumer ses responsabilités et à garantir que l’aide internationale serve effectivement les intérêts du peuple haïtien.
Vertières ne doit pas devenir un simple nom utilisé pour donner une légitimité historique à une opération militaire. Ce symbole exige des résultats, de la responsabilité et un engagement réel en faveur de la liberté et de la dignité nationales.

Le 8 octobre :au moins trois repères historiques qui interpellent

Le choix du 8 octobre 2026 mérite également d’être interrogé à la lumière de plusieurs événements à la fois positifs et negatifs associés à cette date dans l’histoire haïtienne.
Le 8 octobre 1804 est traditionnellement associé au couronnement de Jean-Jacques Dessalines, proclamé empereur sous le nom de Jacques Ier. Cet événement s’inscrit dans le processus de consolidation du nouvel État indépendant, né de la lutte contre l’ordre colonial esclavagiste et raciste.
Dessalines incarnait alors une volonté politique fondamentale : empêcher le retour de la domination coloniale et garantir que l’indépendance conquise par le sang ne soit pas remise en question. Son héritage demeure une référence incontournable dans toute réflexion sur la souveraineté nationale et la responsabilité des dirigeants haïtiens.
Le 8 octobre 1806 renvoie, quant à lui, aux événements qui précédèrent la chute tragique de l’empereur. La révolte , produit de la crise politique et militaire qui déchirait le jeune État, partie du Sud le 8 octobre 1806, conduisit à l’assassinat de Dessalines, le 17 octobre 1806, au pont Larnage rebaptisé Pont-Rouge, alors qu’il se rendait vers le Sud. Sa disparition de manièrebrutale, dans un contexte de rivalités politiques et de luttes pour le pouvoir, marqua une rupture majeure dans l’histoire nationale.
Le fondateur de l’indépendance fut tué au moment où le pays aurait eu besoin de préserver son unité et de consolider ses institutions. Son assassinat rappelle, encore aujourd’hui, le prix terrible des divisions politiques lorsqu’elles prennent le dessus sur l’intérêt national.
Le 8 octobre 1820 est également associé à la fin tragique du règne d’Henri Christophe, devenu Henri Ier dans le royaume du Nord. Confronté à une grave crise politique et à une révolte, le souverain mit fin à ses jours le 8 octobre 1820, selon les récits historiques traditionnels, en se tirant une balle en or dans le cœur.
La disparition d’Henri Christophe illustre, à sa manière, les difficultés de construction de l’État haïtien après l’indépendance. Elle rappelle les tensions politiques, les divisions territoriales et les crises de légitimité qui ont marqué les premières décennies de notre histoire nationale.
Ces trois repères, malgré leurs différences, invitent à une même réflexion : l’histoire d’Haïti est jalonnée de luttes pour le pouvoir, de divisions politiques et de drames dont les conséquences ont profondément marqué le destin national.
Il serait imprudent de prétendre que le choix du 8 octobre 2026 constitue nécessairement une volonté délibérée d’ignorer ces événements. Rien ne permet de conclure, sur la seule base de la date retenue, que le Premier ministre a voulu provoquer la mémoire nationale. Toutefois, dans un pays où l’histoire a souvent été instrumentalisée ou négligée par les détenteurs du pouvoir, l’absence apparente de considération pour ces symboles peut légitimement susciter un débat public.
La sécurité nationale ne peut pas se réduire à une cérémonie
Au-delà de la question historique, le lancement de la Force de répression des gangs soulève un problème politique majeur : celui de l’efficacité de la stratégie gouvernementale contre l’insécurité.
Depuis plusieurs années, les gangs armés étendent leur influence, terrorisent les populations, paralysent les activités économiques, provoquent des déplacements massifs et fragilisent davantage des institutions déjà affaiblies.
Dans ces conditions, le peuple haïtien est en droit d’attendre davantage que des cérémonies officielles, des déclarations solennelles et des annonces de nouvelles opérations. Il réclame des résultats concrets : la reconquête des territoires contrôlés par les groupes armés, la protection des vies humaines, la sécurisation des axes routiers, le rétablissement des services publics et le retour progressif des personnes contraintes de fuir leur domicile.
Le renouvellement d’un mandat international ne constitue pas, à lui seul, une garantie de réussite. Une intervention de sécurité doit reposer sur des objectifs mesurables, une coordination efficace, des moyens adaptés, un contrôle rigoureux des opérations et une stratégie de sortie clairement définie.
Surtout, elle ne saurait remplacer les responsabilités fondamentales de l’État haïtien. La lutte contre les gangs doit s’accompagner d’efforts crédibles pour combattre la corruption, démanteler les réseaux de financement des groupes armés, renforcer la justice et rétablir la confiance entre les citoyens et les institutions.
Sans ces éléments, même une opération disposant d’importants moyens risque de ne produire que des résultats temporaires.
Le Premier ministre doit donc répondre à une question simple, mais pleine de sens: quelle stratégie son gouvernement met-il réellement en œuvre pour que cette nouvelle initiative se traduise par une amélioration durable de la sécurité ?
La population ne demande pas seulement de savoir quelle force a été lancée, dans quelle base et à quelle date. Elle veut savoir quand elle pourra circuler sans crainte, rentrer chez elle sans risquer sa vie et espérer un avenir meilleur pour ses enfants.

L’héritage de Dessalines impose des responsabilités

Jean-Jacques Dessalines n’a pas combattu pour que l’indépendance d’Haïti se résume à un ensemble de symboles cérémoniels. Son combat s’inscrivait dans une lutte existentielle pour la liberté, la dignité humaine et la possibilité, pour les anciens esclaves, de disposer de leur propre destin.
Honorer Dessalines exige donc davantage que de prononcer son nom, de brandir le drapeau national ou de célébrer les grandes dates du calendrier historique. Cela suppose de défendre concrètement la souveraineté du pays, de protéger la population et de construire des institutions capables de répondre aux besoins collectifs.
À cet égard, la responsabilité du Premier ministre est considérable. Diriger le gouvernement dans un contexte de crise sécuritaire exige non seulement des décisions opérationnelles, mais aussi une vision politique capable de concilier les impératifs immédiats de sécurité avec les exigences de la souveraineté nationale.
Le recours à une assistance internationale ne constitue pas nécessairement une négation de l’indépendance. En revanche, une dépendance prolongée, sans stratégie nationale clairement définie ni renforcement durable des institutions haïtiennes, soulèverait de sérieuses questions sur la capacité des dirigeants à assumer pleinement leur responsabilité historique.
L’idéal dessalinien ne commande pas de rejeter toute coopération avec l’étranger. Il impose plutôt de veiller à ce que cette coopération contribue à rendre Haïti plus libre, plus sûr et plus maître de son avenir.
L’histoire jugera les dirigeants non seulement à partir des dates qu’ils ont choisies pour leurs cérémonies, mais surtout à partir des résultats de leurs décisions, de leur respect de la souveraineté nationale et de leur capacité à protéger le peuple qui leur a été confié.

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