À Lakou Soukri, quand la santé publique rencontre le sacré

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Le hougan de Lakou Soukri

Le houngan de Soukri

Le hougan de Lakou Soukri

Deux semaines avant le 13e anniversaire du Réseau haïtien des journalistes de la santé (RHJS), avec une délégation du Réseau, j’ai effectué un périple dans le département de l’Artibonite. Au cours de ce voyage, presque de manière impromptue, nous avons visité Lakou Soukri, en pleine célébration de la fête de ce haut lieu du vaudou haïtien.

Cette visite, les lieux que nous avons découverts, les observations que nous avons faites et les échanges que nous avons eus sur place ont fait émerger une question qui dépasse largement le cadre de cette seule expérience : comment un agent de sensibilisation, lui-même adepte du vaudou, peut-il promouvoir auprès de ses pairs les bonnes pratiques en matière d’eau, d’hygiène et d’assainissement, tout en respectant les croyances, les traditions et les représentations spirituelles de sa communauté ?

La question mérite d’être posée, car l’agent de sensibilisation peut se trouver à la croisée de deux systèmes de compréhension différents. D’un côté, il lui revient de transmettre des connaissances issues de la santé publique et de promouvoir des pratiques visant à réduire les risques sanitaires. De l’autre, il est lui-même membre d’une communauté où certains lieux, certains gestes et certains éléments de la nature revêtent une profonde signification spirituelle.

Une même eau, deux regards

Le bassin de manbo Inan à Lakou Soukri

À Lakou Soukri, cette tension s’est manifestée avec une particulière évidence autour du bassin Inan. Certains membres de notre délégation, attentifs aux enjeux liés à l’eau, à l’hygiène et à l’assainissement (WASH), ont été surpris, voire préoccupés, de voir des prêtresses et des pèlerins, parfois en état de possession par des lwa, se baigner dans une eau jaunâtre qui, à première vue, pouvait sembler impropre à la baignade.

Notre regard était naturellement guidé par les préoccupations de santé publique. Une eau dont la qualité est inconnue et qui est fréquentée par de nombreuses personnes peut légitimement susciter des interrogations quant aux risques sanitaires et à la transmission de certaines maladies. Pour les personnes présentes, toutefois, cette eau ne se résumait ni à sa couleur ni à son apparence. Elle était avant tout sacrée, porteuse d’une signification et d’une valeur qui échappent à une lecture strictement sanitaire.

« Se lwa ki ap benyen moun yo. Nenpòt maladi yo ta genyen, l ap rete la », nous explique Mathieu Painvier, artiste-chercheur qui fréquente Soukri depuis une quarantaine d’années. « C’est un bassin naturel, poursuit-il. Ce lieu entouré d’arbres est sacré. C’est une eau guérisseuse. Manbo Inan est un esprit lié à l’eau. Ce bassin est l’âme de son culte. »

Pour un spécialiste de santé publique, l’eau peut d’abord être un objet d’analyse : quelle est sa qualité ? Quels micro-organismes peut-elle contenir ? Quels risques son utilisation présente-t-elle ? Pour le croyant, elle est aussi un lieu de rencontre avec le sacré, un espace de guérison et un élément central d’une tradition transmise de génération en génération.

Lorsque la croyance redéfinit le risqué

Les propos de Gregory Balnave Sénatus, président de Zanfan Tradisyon Ayisyen (ZANTRAY) et l’un des responsables de Lakou Soukri, nous ont permis de mieux saisir cette différence de perception. Après nos observations au bassin Inan, Marc Kerley Fontal et moi n’avons pas pu nous empêcher de lui demander s’il ne craignait pas la transmission de certaines maladies.

« Non », répond-il calmement. « Dans l’univers de la spiritualité, il n’y a pas de risque. » Il évoque alors plusieurs maladies, dont le coronavirus, la tuberculose et la lèpre, qui, selon lui, n’ont pas empêché les pratiquants de continuer à manger et à boire ensemble, dans les mêmes bouteilles et les mêmes assiettes.

Nous insistons, cherchant à nous assurer que nous nous comprenons bien. Mais il reste imperturbable : « Moun nan te mèt TB. TB a nan se nan li menm. Depi l fin bwè nan boutèy la, m ap bwè, m pa ka TB », affirme-t-il.

Cette conversation nous a laissés perplexes. Non seulement parce qu’elle mettait en évidence un écart entre les connaissances de santé publique et certaines croyances, mais surtout parce qu’elle révélait la complexité de toute démarche visant à faire évoluer des pratiques profondément ancrées dans une vision du monde.

Science et croyance : deux univers condamnés à s’opposer ?

Il serait pourtant trop simple de réduire cette situation à une opposition entre la science et « l’irrationnel ». Les croyances religieuses ne sont pas nécessairement dépourvues de logique pour ceux qui les partagent. Elles s’inscrivent dans un système de représentations qui donne sens au corps, à la maladie, à la guérison, à la nature et aux relations entre les êtres humains et le monde invisible.

Pour l’agent de sensibilisation, la question devient alors plus délicate : comment expliquer les mécanismes de transmission d’une maladie sans donner à son interlocuteur le sentiment que sa foi est méprisée ? Comment promouvoir certaines pratiques d’hygiène sans présenter les traditions comme des obstacles au progrès ?

Comment parler de prévention sans provoquer une confrontation avec des croyances profondément ancrées ?

C’est précisément dans cet espace de dialogue, parfois difficile à trouver, que la communication pour le changement social et comportemental (CCSC) prend tout son sens.

L’agent de sensibilisation comme médiateur

Revenons à notre agent de sensibilisation, lui-même adepte du vaudou. Doit-il choisir entre la science et sa foi ? Doit-il renoncer à ses croyances pour être crédible comme acteur de santé publique ? Ou, au contraire, taire certaines connaissances scientifiques pour ne pas entrer en contradiction avec son environnement culturel ?

Le véritable défi est peut-être de sortir de cette logique du choix.

L’agent de sensibilisation pourrait plutôt jouer un rôle de médiateur entre différents systèmes de compréhension : respecter les significations culturelles et spirituelles associées à certaines pratiques, tout en transmettant des informations scientifiquement fondées sur la prévention des maladies.

Car sensibiliser ne consiste pas seulement à dire aux gens ce qu’ils doivent faire. Une communication efficace commence aussi par une question essentielle : pourquoi font-ils ce qu’ils font ? Avant de chercher à faire évoluer un comportement, il faut comprendre les croyances qui le sous-tendent, les valeurs qui lui donnent un sens et les personnes ou les institutions auxquelles la communauté accorde sa confiance.

Dans le cas de Lakou Soukri, une approche consistant à déclarer brutalement : « Cette eau est sale, elle est dangereuse, il faut cesser de l’utiliser » risquerait de provoquer un rejet. Le message pourrait être perçu non seulement comme une recommandation sanitaire, mais également comme une remise en cause d’un lieu sacré et d’une tradition.

Une autre approche est possible. Plutôt que de se demander : « Comment convaincre les pratiquants d’abandonner leurs croyances au nom de la santé ? », il serait peut-être plus pertinent de poser la question autrement : « Comment protéger la santé des pratiquants tout en respectant la signification spirituelle qu’ils attribuent à ce lieu et à cette eau ? » Le changement de perspective est considérable.

Faire de la culture un levier plutôt qu’un obstacle

Si l’eau du bassin est considérée comme sacrée, sa protection pourrait aussi devenir un argument en faveur de certaines bonnes pratiques. Plutôt que d’opposer la sacralité de l’eau aux préoccupations sanitaires, pourquoi ne pas les faire dialoguer ? Si cette eau est source de vie, de guérison et de spiritualité, ne mérite-t-elle pas d’être protégée contre tout ce qui pourrait la polluer ou l’altérer ?

Les houngan, les manbo et les responsables des lakou pourraient ainsi devenir non pas de simples destinataires des messages WASH, mais de véritables partenaires de la sensibilisation. Leur connaissance des communautés, leur autorité et leur capacité à donner un sens culturel aux messages pourraient favoriser l’adoption de pratiques plus sûres.

C’est peut-être là l’un des grands défis de la communication pour le changement social et comportemental : ne pas considérer la culture comme un obstacle à contourner ou à éliminer, mais comme une réalité à comprendre et un levier sur lequel s’appuyer pour construire le changement.

Entre respect et responsabilité

Respecter une croyance ne signifie pas renoncer à la responsabilité de transmettre des informations scientifiquement fondées sur la santé et la prévention des maladies. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre culture et science, mais de créer les conditions d’un véritable dialogue.

Un dialogue qui ne méprise pas les croyances, sans pour autant renoncer aux connaissances établies sur les mécanismes de transmission des maladies. Un dialogue qui ne cherche ni à humilier ni à convertir, mais à construire avec les communautés des pratiques qui permettent de mieux protéger leur santé.

Cette visite impromptue à Lakou Soukri m’a rappelé une évidence souvent oubliée dans les programmes de sensibilisation : un comportement n’existe jamais dans le vide. Derrière chaque geste, chaque pratique et chaque habitude se trouvent une histoire, une croyance, une expérience et une manière particulière de comprendre le monde.

C’est peut-être là toute la complexité, mais aussi toute la richesse, de la communication pour le changement social et comportemental. Changer un comportement ne consiste pas seulement à transmettre la « bonne » information. Il faut aussi comprendre l’univers dans lequel cette information est reçue, le sens qu’elle prend pour ceux qui l’entendent et les réalités auxquelles elle se confronte.

Et parfois, plutôt que de demander à la culture de s’effacer devant le message sanitaire, il faut apprendre à construire ce message avec elle. Pour que protéger la santé ne soit plus perçu comme une remise en cause des croyances, mais comme une autre façon de protéger ce que la communauté considère déjà comme précieux, vivant et sacré.

Gladimy Ibraïme

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