Depuis plusieurs années, l’école haïtienne évolue dans un environnement de plus en plus difficile. À chaque rentrée scolaire, les mêmes problèmes ressurgissent : chômage et précarité des parents, coût élevé de la scolarité, insuffisance des infrastructures, enseignants mal rémunérés, faiblesse de l’accompagnement public, instabilité institutionnelle et, surtout, insécurité généralisée.
À ces difficultés structurelles s’ajoute aujourd’hui une crise sécuritaire qui bouleverse profondément le fonctionnement du système éducatif. Au cours de l’année scolaire 2024-2025, plus de 1 600 écoles ont été fermées à travers le pays en raison notamment de la violence et de l’insécurité. Cette situation a affecté plus de 240 000 élèves et environ 7 500 enseignants.
Ces chiffres devraient nous interpeller. L’insécurité ne perturbe plus simplement le calendrier scolaire : elle s’attaque directement à l’existence même de l’école haïtienne. Des établissements ferment, certains sont occupés par des personnes déplacées, tandis que d’autres sont attaqués, pillés ou détruits.
Derrière chaque école fermée, il y a des enfants privés de leur droit à l’éducation, des enseignants empêchés d’exercer leur métier et des familles contraintes de bouleverser leur quotidien. Une école qui ferme, ce n’est pas seulement une porte qui se referme. C’est un espace de savoir, de socialisation, de protection et d’espoir qui disparaît.
Plus inquiétant encore, le vide laissé par l’école peut être occupé par la violence, la délinquance, l’exploitation ou le recrutement des enfants par les groupes armés. La déscolarisation devient ainsi non seulement une conséquence de la crise, mais également un facteur qui augmente la vulnérabilité de toute une génération.
À cette crise sécuritaire s’ajoute la crise économique qui frappe les familles. Pour beaucoup de parents, financer la scolarité d’un enfant est devenu un véritable parcours du combattant. Frais de scolarité, uniformes, fournitures, transport et autres dépenses représentent une charge de plus en plus lourde dans des foyers déjà confrontés au chômage, à la pauvreté et à la précarité.
L’école haïtienne se retrouve ainsi au cœur d’une véritable crise multidimensionnelle : crise économique, crise sécuritaire, crise institutionnelle, crise de gouvernance et crise de qualité de l’enseignement.
Une rentrée qui ne peut pas être éternellement reportée

Ce lundi 7 septembre 2026, malgré les inquiétudes exprimées par certaines associations de parents et par de nombreux parents eux-mêmes, marque officiellement la reprise des activités scolaires à travers le pays.
Leurs préoccupations sont légitimes. Beaucoup de familles ne sont pas financièrement prêtes. D’autres s’inquiètent, à juste titre, de la sécurité de leurs enfants. Certaines doivent encore trouver les moyens de payer les frais scolaires, d’acheter les uniformes, les fournitures ou de financer le transport.
Mais une question mérite d’être posée : si nous reportons encore la rentrée de quelques semaines, de quelques mois, voire de douze mois, serons-nous réellement plus prêts ?
Nous ne le croyons pas.
Reporter indéfiniment la rentrée ne fera disparaître ni la pauvreté, ni l’insécurité, ni le chômage. Cela risque plutôt d’installer progressivement l’idée que l’interruption de l’école est devenue normale.
Or, elle ne doit jamais le devenir.
Bien entendu, aucune rentrée ne peut être envisagée sans tenir compte des conditions de sécurité. Là où la vie des écoliers , des élèves, des étudiants, des parents et des enseignants est directement menacée, des mesures particulières doivent être prises. Mais partout où les conditions minimales sont réunies, l’école doit fonctionner.
Il faut apprendre à gérer la crise sans sacrifier l’éducation.
Car une nation qui cesse d’éduquer sa jeunesse compromet inévitablement son avenir.
La rentrée scolaire doit donc être plus qu’une simple reprise administrative. Elle doit être un acte de responsabilité collective et, dans le contexte actuel, une forme de résistance face à la crise. Ouvrir les portes d’une école, c’est refuser de laisser la violence décider du destin de nos enfants.
Mais faire rentrer les élèves en classe ne suffit pas. Encore faut-il leur offrir un enseignement de qualité et un environnement propice à l’apprentissage.
Un message aux apprenants

Chers écoliers, élèves et étudiants
La crise que traverse le pays n’est pas de votre responsabilité. Mais votre avenir vous appartient.
Ne laissez donc pas les difficultés actuelles vous détourner de vos études. Prenez-les au sérieux. Travaillez avec discipline, lisez davantage, posez des questions et apprenez à réfléchir par vous-mêmes.
L’école ne doit pas être seulement le lieu où l’on vient chercher un diplôme. Elle doit vous apprendre à comprendre le monde, à développer votre esprit critique, à respecter les autres et à devenir des citoyens responsables.
Utilisez également les nouvelles technologies avec intelligence. Elles peuvent être de formidables outils d’apprentissage, à condition de ne pas devenir uniquement des instruments de distraction.
Votre diplôme ne suffira peut-être pas à résoudre les problèmes d’Haïti. Mais votre savoir, votre compétence, votre discipline et votre sens des responsabilités seront indispensables pour construire le pays de demain.
Ne laissez pas la crise vous voler votre avenir.
Un message aux enseignants

Chers enseignants,
La nation haïtienne compte sur vous.
Vous exercez l’un des métiers les plus importants et les plus nobles de notre société. Chaque jour, vous contribuez à former les femmes et les hommes qui auront demain la responsabilité de diriger, de soigner, d’enseigner, de créer, d’entreprendre et de servir le pays.
Vos revendications sont légitimes. Vous avez droit à un salaire décent, à de bonnes conditions de travail, à la sécurité et au respect de votre dignité professionnelle. L’État et les responsables des établissements doivent prendre leurs responsabilités à cet égard.
Mais cette légitimité implique également un devoir envers les élèves.
Enseigner ne consiste pas simplement à être présent dans une salle de classe. C’est transmettre des connaissances, accompagner, encourager, corriger, orienter et parfois redonner confiance à un enfant qui doute de lui-même.
Les revendications professionnelles doivent donc être portées avec la conscience d’une responsabilité plus large. Derrière chaque journée de classe perdue, il y a un élève qui prend du retard.
Défendre les droits de l’enseignant ne doit pas conduire à sacrifier le droit de l’enfant à l’éducation.
Un message aux chefs d’établissement

Aux directeurs, directrices et responsables d’établissements scolaires,
Vous avez, vous aussi, une responsabilité considérable.
L’école ne doit pas être uniquement un espace de gestion administrative ou une entreprise destinée à assurer sa rentabilité. Elle est avant tout un lieu de formation, d’éducation citoyenne, de discipline, de protection et de préparation à la vie.
Les jeunes qui vous sont confiés doivent y être respectés, encadrés et accompagnés. Les parents doivent être considérés comme de véritables partenaires et non uniquement comme des personnes chargées de payer les frais scolaires.
La qualité de l’éducation dépend également de cette relation de confiance entre l’établissement, l’enseignant et la famille.
L’école privée, qui joue un rôle essentiel dans le système éducatif haïtien, doit elle aussi concilier ses impératifs économiques avec sa responsabilité sociale.
La recherche de rentabilité ne doit jamais prendre le pas sur la mission éducative.
Et l’État dans tout cela ?
La responsabilité première demeure celle de l’État.
L’éducation ne peut pas être une priorité uniquement dans les discours officiels. Elle doit se traduire par des politiques publiques cohérentes, des investissements, des infrastructures adéquates, la formation et la valorisation des enseignants, l’accompagnement des familles vulnérables et, surtout, un environnement suffisamment sécurisé pour permettre aux enfants d’aller à l’école.
Lorsqu’une école ferme à cause de l’insécurité, l’État ne peut pas se contenter de constater la situation. Il doit tout mettre en œuvre pour protéger les établissements, les enseignants, les parents et les élèves.
Protéger l’école, c’est protéger l’avenir de la nation.
L’État doit également renforcer la régulation du système éducatif, tant public que privé. Publier un calendrier scolaire ne suffit pas. Il faut s’assurer que les écoles disposent des conditions nécessaires pour fonctionner et que les élèves reçoivent effectivement une éducation de qualité.
La crise actuelle devrait donc nous conduire à poser une question fondamentale :
Quel système éducatif voulons-nous pour Haïti ?
Voulons-nous continuer d’ ouvrir les écoles chaque année sans nous attaquer aux causes profondes de leurs difficultés ?
Ou voulons-nous construire un système éducatif capable de former des citoyens compétents, responsables, critiques et suffisamment préparés pour participer au redressement du pays ?
Notre réponse à cette question déterminera, en grande partie, l’avenir d’Haïti.
L’éducation : une priorité nationale

Haïti ne pourra pas sortir durablement de la crise sans investir dans son capital humain.
Les routes, les hôpitaux, les infrastructures et les équipements sont indispensables. Mais aucune infrastructure ne pourra remplacer une population instruite, compétente et capable de prendre en main son destin.
L’éducation doit donc cesser d’être considérée comme une dépense ordinaire. Elle est un investissement stratégique dans l’avenir du pays.
Une école qui fonctionne est un espace de savoir, mais aussi un espace de protection et de socialisation. Pour un enfant vivant dans un environnement marqué par la violence et la précarité, l’école peut représenter un repère essentiel.
Voilà pourquoi la fermeture de plus de 1 600 écoles en une seule année scolaire doit nous inquiéter profondément. La question n’est plus simplement de savoir comment organiser une rentrée. Elle est de savoir comment empêcher qu’une génération entière ne soit sacrifiée sur l’autel de la crise.
Nous devons donc mobiliser l’État, les collectivités territoriales, les parents, les enseignants, les responsables d’établissements, les syndicats, le secteur privé, la société civile et les partenaires internationaux autour d’un objectif commun : sauver, protéger et reconstruire l’école haïtienne.
Car faire fonctionner l’école aujourd’hui, c’est préserver une possibilité d’avenir pour le pays.
Bonne rentrée scolaire à tous !
À tous les élèves et écoliers, nous souhaitons une excellente année scolaire, placée sous le signe du courage, de la discipline, du travail et de la réussite.
À tous les enseignants, nous souhaitons une année fructueuse, avec davantage de reconnaissance et de meilleures conditions d’exercice.
Aux directeurs et responsables d’établissements, nous souhaitons courage, responsabilité et engagement dans l’accompagnement de nos enfants.
Aux parents, nous souhaitons patience, persévérance et détermination.
Et à tous les partenaires de l’éducation tels que pouvoirs publics, enseignants, syndicats, établissements scolaires, parents, société civile et partenaires internationaux , nous souhaitons une excellente année scolaire 2026-2027.
Puisse cette nouvelle année scolaire permettre à l’école de retrouver toute sa place dans la construction de l’avenir d’Haïti.
Par Pierre Josué Agénor Cadet
