Les opportunistes politiques : quand le pouvoir devient une fin en soi

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Il est devenu extrêmement difficile, en Haïti, de distinguer les hommes et les femmes politiques animés par des convictions de ceux qui semblent avoir fait de la politique un véritable métier d’opportunité.

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Il est devenu extrêmement difficile, en Haïti, de distinguer les hommes et les femmes politiques animés par des convictions de ceux qui semblent avoir fait de la politique un véritable métier d’opportunité.
Chez certains, les convictions changent au gré des circonstances, les alliances au gré des intérêts et les discours au gré des possibilités d’accéder au pouvoir. Hier, ils étaient dans la rue pour dénoncer le pouvoir. Aujourd’hui, ils sont à ses côtés. Demain, ils seront peut-être de nouveau dans l’opposition.
La politique du ventre et parfois celle du bas-ventre n’est décidément pas morte.
Et tant que la politique restera pour certains un moyen de satisfaire des ambitions personnelles plutôt qu’un instrument au service de la collectivité, Haïti continuera à tourner en rond.
Des partis politiques ou des regroupements d’intérêts ?
Une question dérangeante mérite d’être posée : nos partis politiques ont-ils réellement une philosophie, une doctrine et un projet de société ?
Lorsqu’un parti politique change de position au gré des circonstances sans expliquer ce qui justifie ce changement, le citoyen est en droit de s’interroger.
Comment peut-on être farouchement opposé à un pouvoir hier et devenir son allié demain ou vice versa sans expliquer au peuple ce qui a changé ?
Comment peut-on dénoncer certaines pratiques lorsqu’on est dans l’opposition et les tolérer lorsqu’on se retrouve à proximité du pouvoir ?
La politique ne peut pas être simplement une succession de calculs.
Un parti politique digne du nom doit avoir des principes, une vision et une ligne directrice. Ses positions peuvent évoluer, certes, mais elles doivent évoluer au nom d’une conception claire de l’intérêt national, et non au gré des postes disponibles.
Malheureusement, chez nous, l’opposition devient trop souvent une salle d’attente.
On attend son tour.
Et lorsque le pouvoir est enfin à portée de main, la logique devient simple : « ôte-toi que je m’y mette ».
Le problème est que celui qui remplace l’autre ne cherche pas toujours à faire mieux. Il cherche parfois simplement à prendre sa place.
Du  » Si Jovenel ne part pas, nous mourons tous « 
Avant l’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, certains opposants avaient adopté un discours d’une extrême radicalité. Une formule reste particulièrement frappante :  » Si Jovenel ne part pas, nous mourons tous ».
Le président est finalement parti, mais pas de la manière que beaucoup auraient souhaitée.
Son assassinat a constitué une rupture dramatique dans l’histoire politique contemporaine d’Haïti, voire du monde. On peut, dans une lecture métaphorique de l’histoire, le considérer comme un  » 9 Thermidor haïtien « , tant cet événement a bouleversé l’ordre politique établi et bloqué tous les changements en cours.
Mais cinq ans après cette tragédie, une question fondamentale s’impose :
Qu’avons-nous construit depuis ?
Avons-nous renforcé l’État ?
Avons-nous consolidé nos institutions ?
Avons-nous amélioré la sécurité ?
Avons-nous organisé des élections crédibles ?
Avons-nous offert au peuple haïtien de meilleures conditions de vie ?
La réponse est malheureusement difficile à trouver dans la réalité quotidienne du pays. La réponse est catégoriquement non.
L’État s’est davantage fragilisé. Les institutions se sont affaiblies. L’insécurité s’est enracinée. La population s’est appauvrie et les querelles politiques continuent à prendre le pas sur les véritables urgences nationales.
Le plus troublant est de constater que certains de ceux qui réclamaient hier le changement au nom du peuple se sont retrouvés ensuite au cœur des nouvelles configurations de pouvoir.
Le peuple, lui, attend toujours les résultats.
Hier alliés, aujourd’hui adversaires
Le spectacle politique devient encore plus déroutant lorsque ceux qui défendaient hier la continuité d’un pouvoir deviennent aujourd’hui ses principaux adversaires.
Certains responsables avaient soutenu le maintien au pouvoir du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé après le départ des membres du Conseil présidentiel de transition. Certains avaient même accepté de conclure avec lui des accords ou des engagements de gouvernance dans un document qu’ils osaient appeler pacte de gouvernance.
Aujourd’hui, certains d’entre eux réclament son départ.
Encore une fois, le problème n’est pas de savoir si le Premier ministre doit rester ou partir. Dans une démocratie, tout gouvernement doit pouvoir être critiqué et remis en question.
La véritable question est beaucoup plus simple :
Qu’est-ce qui a changé ?
Si le maintien au pouvoir était acceptable hier, pourquoi ne l’est-il plus aujourd’hui ?
Si la stabilité était l’argument hier, pourquoi cet argument aurait-il disparu ?
Si un accord de gouvernance était acceptable hier, pourquoi serait-il devenu inacceptable aujourd’hui ?
À moins que ce qui ait changé ne soit pas la situation du pays, mais simplement la position de ceux qui espéraient obtenir davantage du pouvoir.
C’est là que commence l’opportunisme politique.
Lorsque les principes deviennent négociables et que les convictions varient en fonction des avantages attendus, la politique cesse d’être une vocation.
Elle devient un marché.
Le pouvoir n’est pas une récompense
Il faut le rappeler avec force : le pouvoir politique n’est pas une récompense.
Un ministère ou une direction autonome n’est pas un prix.
Une direction générale n’est pas une prime.
Un poste dans l’administration publique n’est pas la rémunération d’une fidélité politique.
Un mandat public n’appartient pas à celui qui l’obtient. Il appartient, en dernière instance, à la nation.
C’est pourquoi il est profondément dangereux de transformer la politique en système de récompenses entre alliés.
Une telle pratique détruit progressivement la confiance du citoyen et transforme l’État en champ de bataille pour les intérêts particuliers.
Pendant que les responsables se disputent les postes, le peuple, lui, compte les morts, à Kenscoff notamment.
Pendant que les politiciens négocient des accords, les familles cherchent leurs enfants.
Pendant que les partis calculent leurs prochaines alliances, des citoyens quittent leurs quartiers, leurs maisons et parfois leur pays.
Voilà le véritable scandale.
Haïti n’a pas besoin d’un autre jeu de chaises musicales
Nous avons suffisamment changé de gouvernements sans changer la manière de gouverner.
Nous avons suffisamment changé de dirigeants sans changer les pratiques.
Nous avons suffisamment remplacé des hommes et des femmes par d’autres hommes et d’autres femmes sans jamais nous demander pourquoi le système produit toujours les mêmes comportements
Haïti n’a donc pas simplement besoin d’un nouveau gouvernement.
Haïti a besoin d’une nouvelle culture politique.
Une culture dans laquelle l’opposition contrôle sans chercher systématiquement à détruire.
Une culture dans laquelle le pouvoir gouverne sans chercher systématiquement à exclure.
Une culture dans laquelle le compromis n’est pas considéré comme une trahison.
Une culture dans laquelle une alliance politique ne se transforme pas en marchandage de postes.
Une culture dans laquelle l’intérêt national demeure la boussole de toute décision politique.
Car il faut enfin comprendre une chose : changer les hommes et changer les femmes sans changer les pratiques ne suffit pas à changer le pays.
Le peuple n’a pas besoin de vos postes
Mesdames et Messieurs les responsables politiques, le peuple haïtien n’est pas préoccupé par vos ambitions personnelles.
Il ne se réveille pas chaque matin en se demandant qui sera ministre.
Il ne se couche pas chaque soir en se demandant quelle formation politique obtiendra tel ou tel poste.
Il veut vivre.
Il veut circuler librement.
Il veut travailler.
Il veut envoyer ses enfants à l’école.
Il veut avoir accès aux soins.
Il veut pouvoir compter sur la justice.
Il veut vivre dans un pays où l’État protège au lieu d’abandonner.
Le peuple ne vous demande pas de vous partager le pouvoir. Il vous demande de partager la responsabilité de libérer le pays.
Voilà la différence.
Assez de « ôte-toi que je m’y mette »
Il faut maintenant sortir de cette logique destructrice.
« Ôte-toi que je m’y mette  » ne peut plus être une philosophie de gouvernement.
Nous devons passer de la conquête permanente du pouvoir à la construction permanente du pays.
De la politique des intérêts à la politique des principes.
De la politique des postes à la politique des résultats.
De la politique des clans à la politique de la nation.
Haïti ne peut plus se permettre que chaque crise soit utilisée comme une occasion pour certains de négocier leur entrée au pouvoir.
Le pays est devenu trop pauvre malgrésa richesse, trop meurtri et trop fragilisé pour continuer à subir ces jeux politiciens.
Il faut avoir le courage de dire que l’heure n’est plus à la conquête du fauteuil, mais au sauvetage du pays.
Servir Haïti au lieu de se servir d’Haïti

La politique devrait être une vocation.
Elle devrait être le moyen par lequel des femmes et des hommes mettent leur intelligence, leur compétence et leur énergie au service de la collectivité.
Elle ne devrait jamais devenir un raccourci vers les privilèges.
Haïti a besoin de responsables capables de défendre leurs principes même lorsqu’ils sont dans l’opposition, de reconnaître une bonne décision même lorsqu’elle vient d’un adversaire et de soutenir une politique utile au pays même lorsqu’elle ne leur procure aucun avantage personnel.
Voilà ce que devrait être la véritable maturité politique.
Nous ne demandons pas aux hommes et aux femmes politiques d’être d’accord sur tout.
Nous leur demandons simplement de se souvenir qu’au-dessus de leurs partis, de leurs ambitions et de leurs querelles existe une réalité plus grande qu’eux :
Haïti.
L’heure n’est donc plus au  » ôte-toi que je m’y mette « .
L’heure est au  » mettons-nous ensemble pour libérer le pays « .
Car on ne construit pas une nation en se disputant le fauteuil du conducteur pendant que le véhicule fonce vers le précipice.
La politique devrait être l’art de servir la nation, et non celui de se servir de la nation.
Haïti mérite mieux que ses opportunistes.
Haïti mérite des hommes et des femmes d’État.

Par Pierre Josué Agénor Cadet

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