Haïti : quand l’État abdique, les groupes armés gouvernent

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Il faut désormais appeler les choses par leur nom. Haïti ne fait pas seulement face à une crise d’insécurité : le pays est confronté à une crise profonde de l’État et à une faillite de sa fonction régalienne fondamentale.

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Il faut désormais appeler les choses par leur nom. Haïti ne fait pas seulement face à une crise d’insécurité : le pays est confronté à une crise profonde de l’État et à une faillite de sa fonction régalienne fondamentale. Car la première responsabilité d’un État est de protéger ses citoyens, de garantir leur sécurité, de faire respecter la loi et d’assurer son autorité sur l’ensemble du territoire national.

Or, que constatons-nous aujourd’hui ?
Malgré les efforts de la Police nationale d’Haïti, malgré certaines opérations qui semblent avoir permis une diminution récente des cas de kidnapping dans l’aire métropolitaine, malgré les annonces répétées du gouvernement et le soutien promis par la communauté internationale, la peur continue à gouverner le quotidien des Haïtiens.

Dans l’aire métropolitaine, dans l’Artibonite, dans le Plateau central et dans plusieurs autres régions du pays, des citoyens sont contraints de fuir leurs maisons, d’abandonner leurs activités économiques et de renoncer à une liberté aussi élémentaire que celle de circuler librement sur leur propre territoire.
Le plus inquiétant est ailleurs : l’État semble parfois davantage réagir aux groupes armés qu’il ne les contraint.

Lorsque des commissariats sont abandonnés, lorsque des infrastructures publiques deviennent inhabitables, lorsque des populations entières sont déplacées et lorsque certaines routes nationales échappent de fait au contrôle permanent des autorités, ce n’est plus seulement la sécurité publique qui est en jeu. C’est l’autorité même de l’État qui est contestée.

Les habitants de Gressier et des zones environnantes n’ont pas encore fini de fuir que Kenscoff vient, à son tour, d’être frappée par un nouveau drame particulièrement révoltant, faisant plusieurs dizaines de victimes parmi lesquelles des morts, des blessés et des personnes kidnappées.

Combien faudra-t-il encore de morts pour que la gravité de la situation soit véritablement mesurée ?
Combien de familles devront encore abandonner leurs maisons ?
Combien de communes devront encore être frappées avant que l’on reconnaisse que le problème dépasse largement les capacités ordinaires d’une simple opération de police ?

Pendant ce temps, le gouvernement continue à parler d’élections.
Soyons clairs : Haïti a besoin d’élections. Elle a besoin d’institutions légitimes, représentatives et démocratiques. Mais les élections ne peuvent pas devenir un écran de fumée permettant d’éviter la question fondamentale : comment organiser une démocratie lorsque l’État ne parvient même pas à garantir la sécurité minimale de ceux qui doivent voter ?

Une élection ne se résume pas à une date inscrite sur un calendrier. Elle suppose un territoire accessible, des électeurs libres de leurs mouvements, des candidats capables de faire campagne et un Conseil électoral provisoire soutenu par une administration publique en mesure d’organiser le scrutin.
Sans sécurité, l’élection risque de devenir une simple opération administrative dans un pays où une partie de la population demeure prisonnière de la violence.


Le gouvernement, notamment le Premier ministre avait annoncé en grande pompe le rétablissement de la paix et la réouverture des principales voies bloquées avant la fin du mois d’août 2026. Nous sommes désormais à l’heure du bilan. Les promesses doivent être confrontées aux résultats.
Et lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous, la question de la responsabilité politique devient incontournable.
Dans une démocratie fonctionnelle, l’échec d’une politique publique aussi essentielle que la sécurité ne peut pas être considéré comme une fatalité. Il doit entraîner des explications, des comptes à rendre et, lorsque la situation l’exige, des conséquences politiques.


Pourtant, malgré l’ampleur de la catastrophe sécuritaire, malgré les promesses répétées et malgré les souffrances de la population, le pouvoir politique semble continuer son chemin comme si la crise pouvait être dissociée de sa propre responsabilité.
Il serait toutefois injuste de faire porter cette situation aux seuls policiers. Beaucoup d’entre eux affrontent quotidiennement les groupes armés dans des conditions extrêmement difficiles. Le véritable problème est institutionnel et politique : la sécurité d’un pays ne peut pas dépendre uniquement du courage de quelques policiers.
Elle exige une stratégie nationale, des moyens adéquats, un système de renseignements fructueux, une chaîne de commandement efficace, une justice fonctionnelle, un système pénitentiaire opérationnel et surtout une volonté politique claire de restaurer l’autorité de l’État.


Car le danger qui menace Haïti aujourd’hui n’est pas seulement que les gangs contrôlent davantage de territoires.
Le danger ultime est que la population finisse par considérer leur pouvoir comme plus réel que celui de l’État.
Lorsqu’un citoyen demande à un groupe armé s’il peut entrer dans son propre quartier, lorsqu’un commerçant doit négocier pour protéger son commerce, lorsqu’une famille doit fuir parce que l’État n’est plus capable de garantir sa sécurité, la frontière entre l’État et le non-État commence dangereusement à disparaître.


Le jour où l’État renonce à protéger, il renonce à être l’État
Haïti ne peut pas continuer à vivre dans cette contradiction : parler de démocratie, d’élections et de reconstruction institutionnelle tout en laissant s’effondrer la fonction première de l’État.

Un État qui ne protège plus ses citoyens perd progressivement son autorité. Un État qui perd son autorité laisse un vide. Et dans ce vide, les groupes armés s’installent.
Voilà pourquoi la question de l’insécurité n’est plus seulement une question policière. C’est une question existentielle pour la République.


Le véritable enjeu n’est donc pas simplement de savoir quand auront lieu les prochaines élections. Il est de savoir si, d’ici là, l’État haïtien aura retrouvé suffisamment d’autorité pour que les citoyens puissent encore croire qu’ils vivent dans une République.
Car une République qui ne peut plus protéger ses citoyens peut conserver ses institutions, ses ministères, ses discours et ses calendriers électoraux.
Mais elle risque de perdre l’essentiel : sa raison d’être.

Par Pierre Josué Agénor Cadet

3 réflexions sur «Haïti : quand l’État abdique, les groupes armés gouvernent»

  1. Une population livrée à elle même sans pouvoir suprême pouvant assurer sa protection et se trouvant dans une impasse où elle ne sait réellement qui gouverne ce pays car il jauge entre les gangs et un gouvernement failli qui priorise ses objectifs particuliers que ceux collectifs.
    Il faut que les choses changent et que cette population cesse de subir des mains de ces frères vouées à la barbarie.

  2. Car le danger qui menace Haïti aujourd’hui n’est pas seulement que les gangs contrôlent davantage de territoires.
    Le danger ultime est que la population finisse par considérer leur pouvoir comme plus réel que celui de l’État.

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