Sommes-nous aujourd’hui les « Indiens » de l’île ?

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Il est aujourd’hui difficile de regarder la situation d’Haïti sans éprouver un profond sentiment d’inquiétude. La dégradation de la sécurité, l’exode massif des jeunes, le départ de nombreux professionnels, d’intellectuels, d’entrepreneurs et de cadres qualifiés donnent le sentiment

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Il est aujourd’hui difficile de regarder la situation d’Haïti sans éprouver un profond sentiment d’inquiétude. La dégradation de la sécurité, l’exode massif des jeunes, le départ de nombreux professionnels, d’intellectuels, d’entrepreneurs et de cadres qualifiés donnent le sentiment d’un pays qui se vide progressivement de ses forces vives. Plus préoccupant encore, cette situation semble susciter une réponse politique insuffisante, tant de la part des responsables qui exercent le pouvoir que de certains acteurs internationaux qui influencent, directement ou indirectement, les choix du pays.
Face à cette réalité, une question, certes provocatrice, mais qu’il serait dangereux d’écarter d’un revers de main, s’impose : sommes-nous en train de devenir les « Indiens » de notre propre île ?
L’expression renvoie ici à une inquiétude historique : celle d’une population progressivement marginalisée sur sa propre terre, privée des moyens de décider de son avenir et contrainte, pour une partie croissante d’entre elle, de chercher ailleurs les conditions minimales d’une vie digne.

Un pays qui pousse ses propres enfants vers la sortie
Depuis plusieurs années, Haïti connaît une aggravation de l’insécurité qui a profondément bouleversé la vie nationale. Les violences armées, les déplacements de populations, les kidnappings, les assassinats et l’effondrement de nombreux services publics ont créé un climat dans lequel partir apparaît parfois comme la seule solution pour survivre.
Le phénomène migratoire qui en résulte ne peut donc pas être considéré uniquement comme un choix individuel. Lorsqu’un jeune Haïtien quitte son pays parce qu’il ne croit plus pouvoir y construire son avenir, lorsqu’un médecin, un enseignant, un ingénieur ou un entrepreneur part parce qu’il ne se sent plus en sécurité, c’est aussi une partie du capital humain de la nation qui disparaît.



Le véritable drame n’est donc pas seulement que les Haïtiens partent. C’est qu’Haïti semble progressivement perdre la capacité de retenir ses propres enfants.
Cette situation devrait constituer une priorité absolue pour tout pouvoir politique. Or, le sentiment qui domine dans une grande partie de la population est celui d’un État impuissant, voire indifférent, face à cette hémorragie humaine.

Une politique migratoire à interroger
Parallèlement à cet exode, le pays donne parfois le sentiment d’être traversé par des mouvements migratoires qui mériteraient davantage d’attention de la part des autorités. Des ressortissants étrangers, issus notamment de différents pays d’Asie et d’autres régions, sont présents dans l’économie et dans certains secteurs de la société haïtienne.
Il ne s’agit évidemment pas de considérer la présence d’étrangers comme un problème en soi. Haïti a toujours été ouverte aux échanges, aux migrations et aux influences extérieures. La question fondamentale est ailleurs : dans quelles conditions ces mouvements de population s’effectuent-ils, et quelle politique nationale les encadre-t-elle ?



Un État sérieux doit connaître sa population, contrôler ses frontières, maîtriser les conditions d’entrée et de séjour sur son territoire et disposer d’une politique migratoire cohérente. Il doit également être capable d’expliquer à ses citoyens ce qu’il fait pour protéger leur sécurité, leurs droits et leurs intérêts économiques.
C’est précisément l’absence de transparence et de vision nationale qui nourrit aujourd’hui les interrogations.

Le paradoxe haïtien
Le paradoxe est saisissant : les Haïtiens quittent massivement leur propre pays pendant que le pays continue d’accueillir ou de voir s’installer d’autres populations.
Encore une fois, il serait intellectuellement imprudent de conclure automatiquement à l’existence d’un projet organisé visant à remplacer la population haïtienne. Une telle affirmation exigerait des preuves précises. Mais l’absence de preuves ne doit pas empêcher de poser les questions politiques fondamentales.
Car un pays qui perd durablement sa jeunesse, ses compétences et ses élites économiques et intellectuelles s’expose nécessairement à une transformation profonde de sa structure sociale.


La question n’est donc pas de savoir si tel ou tel étranger doit être considéré comme un ennemi. La véritable question est de savoir si l’État haïtien possède encore une stratégie pour défendre les intérêts de sa propre population.
Si la réponse est non, le problème dépasse largement celui de l’immigration.

De 1804 à aujourd’hui : le renversement d’une histoire ?
L’histoire haïtienne donne à cette réflexion une dimension particulière.
En 1804, les anciens esclaves de Saint-Domingue ont accompli un événement qui a bouleversé l’ordre politique et colonial de leur époque. La création de l’État haïtien représentait alors une affirmation radicale du droit d’un peuple à disposer de lui-même.
Plus de deux siècles plus tard, le paradoxe serait terrible si les descendants de ceux qui ont conquis leur liberté se retrouvaient progressivement privés de la possibilité de vivre dignement sur leur propre terre.


La comparaison avec les peuples autochtones de l’île doit donc être comprise comme une métaphore politique, et non comme une équivalence historique. Elle traduit la crainte de voir les Haïtiens devenir minoritaires dans la maîtrise effective de leur espace économique, politique et territorial, non pas nécessairement par une conquête militaire, mais par l’effondrement progressif de leurs institutions et l’exode de leur population.
Car il existe plusieurs manières de perdre un pays. On peut le perdre par la guerre, par l’occupation ou par la conquête. Mais on peut également le perdre plus silencieusement : lorsque ses citoyens cessent d’y croire, lorsque ses compétences s’en vont, lorsque son État abandonne progressivement ses responsabilités et lorsque d’autres acteurs occupent les espaces laissés vacants.
Le véritable danger : l’indifférence nationale
Le problème le plus grave n’est peut-être donc pas l’arrivée d’étrangers. Il est dans notre incapacité collective à construire un État suffisamment fort pour protéger ses citoyens et organiser rationnellement les relations entre Haïtiens et étrangers.
Une nation qui fonctionne correctement n’a pas peur de l’étranger. Elle dispose simplement d’institutions capables de définir les règles applicables à tous.
Le véritable danger serait qu’Haïti devienne un territoire où les Haïtiens seraient condamnés à partir faute de sécurité, d’emploi et de perspectives, tandis que ceux qui disposent de moyens économiques ou de réseaux suffisamment puissants pourraient occuper les espaces laissés vacants.
Dans ce scénario, la souveraineté nationale ne disparaîtrait pas nécessairement avec fracas. Elle pourrait s’éroder progressivement, sous le poids de l’insécurité, de la pauvreté, de l’exode et de l’affaiblissement de l’État.
Une question que nous devons avoir le courage de poser
Sommes-nous donc aujourd’hui les « Indiens » de l’île ?
La réponse ne peut être donnée par les émotions, les théories du complot ou la désignation de boucs émissaires. Elle doit être recherchée dans les faits, les statistiques, les politiques publiques et surtout dans la capacité de l’État à défendre les intérêts de la population.
Mais une chose est certaine : un peuple qui ne peut plus vivre en sécurité sur sa terre, qui voit sa jeunesse partir massivement et qui ne maîtrise plus les conditions de transformation de sa société doit s’interroger sur son avenir.
L’urgence n’est pas de fermer Haïti au monde. Elle est de reconstruire un État capable d’ouvrir le pays au monde sans abandonner ses propres citoyens.
Car le plus grand risque pour Haïti ne serait pas que des étrangers viennent vivre parmi nous. Le véritable danger serait que les Haïtiens soient contraints de partir de chez eux pour que leur pays continue, sans eux, à fonctionner selon des intérêts qu’ils ne maîtrisent plus.
Et c’est précisément cette perspective qui devrait interpeller, en premier lieu, ceux qui prétendent exercer le pouvoir au nom du peuple haïtien.
Cette version garde votre angle polémique et votre question centrale, mais elle évite une accusation difficile à démontrer. Elle transforme surtout votre intuition en une thèse plus solide : le problème fondamental n’est pas la présence d’étrangers, mais l’exode des Haïtiens et l’incapacité de l’État à maîtriser les transformations de son propre territoire.

Par Pierre Josué Agénor Cadet

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