HAÏTI : QUAND LA POLITIQUE DU VENTRE RENCONTRE CELLE DU BAS-VENTRE

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Ancienne Perle des Antilles, terre de liberté et première République noire du monde moderne, Haïti prête aujourd’hui le flanc à une critique aussi sévère qu’inquiétante. Une partie de sa classe politique donne parfois l’impression d’avoir perdu de vue l’essentiel : servir la collectivité.

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Ancienne Perle des Antilles, terre de liberté et première République noire du monde moderne, Haïti prête aujourd’hui le flanc à une critique aussi sévère qu’inquiétante. Une partie de sa classe politique donne parfois l’impression d’avoir perdu de vue l’essentiel : servir la collectivité. La politique tend ainsi à devenir, pour certains, moins un moyen de construire le bien commun qu’un instrument d’enrichissement personnel, de protection des intérêts particuliers et, dans certains cas, de satisfaction des intérêts affectifs ou sexuels.
La politique du ventre renvoie précisément à cette conception prédatrice du pouvoir : accéder à une fonction publique pour s’enrichir rapidement, améliorer son train de vie, assurer confortablement et malhonnêtement sa retraite, obtenir des privilèges, placer les membres de sa famille ou récompenser ses proches et ses alliés. La fonction publique cesse alors d’être perçue comme une responsabilité et devient une rente. Dans la perspective de l’anthropologue et politologue Jean-François Bayart, qui a notamment analysé la « politique du ventre » dans les systèmes politiques africains, l’État peut devenir une ressource que certains cherchent à capter et à exploiter à leur profit. Transposée avec prudence au contexte haïtien, cette grille de lecture permet de comprendre certaines pratiques de prédation, de clientélisme et de distribution des ressources publiques au bénéfice de réseaux particuliers.
Les recompositions et alliances politiques observées ces dernières semaines illustrent bien cette logique. Certaines alliances, qui devraient être fondées sur des convergences idéologiques, des programmes ou une vision commune de l’avenir national, semblent plutôt relever de calculs personnels et de stratégies de positionnement. Le principe paraît simple : se rapprocher de celui qui peut ouvrir une porte, procurer un poste, garantir un avantage ou faciliter l’accès à une ressource.
À cette politique du ventre s’ajoute une autre dimension, plus intime et souvent plus difficile à documenter : la politique du bas-ventre. Elle renvoie à l’influence que peuvent exercer les relations sexuelles, sentimentales ou affectives sur les rapports de pouvoir, les nominations, les alliances et les ruptures politiques. Lorsque l’intimité devient une monnaie d’échange, un instrument de chantage, de fidélisation ou d’ascension sociale, la frontière entre vie privée et exercice du pouvoir devient dangereusement poreuse.
Il ne s’agit évidemment pas de réduire toute relation affective entre acteurs politiques à une manœuvre intéressée. Mais lorsque les liens intimes interfèrent avec la distribution des postes, l’accès aux ressources publiques ou la prise de décisions politiques, ils cessent d’être une simple affaire privée. Ils deviennent alors un problème politique et institutionnel.
La politique du ventre et celle du bas-ventre se nourrissent ainsi d’un même mal : la personnalisation excessive du pouvoir et l’affaiblissement de la notion d’intérêt général. Elles favorisent le clientélisme, le népotisme, la corruption, les conflits d’intérêts et la confusion entre patrimoine privé et ressources de l’État. Dans un tel système, le mérite et la compétence deviennent secondaires devant la proximité, la loyauté personnelle, les réseaux et les intérêts particuliers.
Le plus préoccupant est peut-être que cette dégradation du politique finit par banaliser l’incompétence. Lorsque les institutions sont fragilisées, que les partis deviennent des véhicules électoraux sans véritable doctrine et que l’accès au pouvoir est perçu comme une opportunité d’enrichissement, n’importe quel individu peut finir par se croire légitime pour briguer les plus hautes fonctions de l’État, parfois sans expérience, sans programme crédible et sans véritable compréhension des responsabilités attachées à la fonction.
Une République ne peut survivre lorsque le pouvoir devient une affaire de ventre, de bas-ventre et de réseaux. Haïti n’a pas besoin de prédateurs mieux organisés, mais de serviteurs mieux formés, d’institutions plus fortes et d’une politique remise au service du bien commun. Tant que l’État sera considéré comme un butin, la démocratie restera une promesse confisquée.

Pierre Josué Agénor Cadet

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