LA COURSE AU TRÉSOR PUBLIC EST-ELLE LANCÉE

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À bien lire le décret électoral du 2 juin 2026, publié dans Le Moniteur, numéro spécial 27, ainsi que les dispositions qui l’ont depuis modifié, la transition actuelle entre dans sa phase décisive.

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À bien lire le décret électoral du 2 juin 2026, publié dans Le Moniteur, numéro spécial 27, ainsi que les dispositions qui l’ont depuis modifié, la transition actuelle entre dans sa phase décisive. Le calendrier électoral donne désormais une perspective de sortie à l’actuel pouvoir de facto. Après plus de cinq ans de transition et du magnicide du 7 juillet 2021, le pays devrait, en principe, retrouver le chemin des institutions issues des urnes. Mais c’est précisément à l’approche de la fin d’un pouvoir provisoire que doit se poser une question essentielle : que se passe-t-il dans les dernières semaines et les derniers mois d’une administration sans résultat qui sait que son temps est compté ? Depuis longtemps, la population haïtienne dénonce l’inefficacité de l’administration publique, le gaspillage des ressources de l’État et la corruption qui gangrène les institutions. Mais, ces derniers temps, le sentiment d’une accélération de la course aux ressources publiques semble prendre une ampleur particulière. Si ces informations sont confirmées par des audits et des enquêtes indépendantes, elles constitueraient un signal extrêmement préoccupant. Quand la transition devient une fin de règne Le phénomène mérite d’être analysé avec sérieux. À mesure que s’approche de manière illusoire l’échéance électorale, certaines administrations publiques semblent multiplier les activités, séminaires, ateliers, réunions et déplacements dont la pertinence, le coût et les résultats mériteraient d’être examinés. L’organisation répétée d’activités dans de grands hôtels de Pétion-Ville, la multiplication des missions officielles et le recours fréquent aux per diem soulèvent une question simple : combien l’État dépense-t-il réellement, pour quels objectifs et avec quels résultats ? Un État déjà étranglé financièrement ne peut se permettre de transformer les ressources publiques en caisse de fonctionnement d’une administration sans véritable obligation de résultat. La question n’est donc pas de savoir si un séminaire, une mission ou une activité officielle est en soi illégitime. Elle est beaucoup plus fondamentale : ces dépenses répondent-elles à un besoin public réel, ou servent-elles à accélérer la consommation des crédits avant la fin du mandat ? C’est précisément à ce niveau que la transparence devient indispensable. Le train de vie des proches du pouvoir interpelle D’autres informations, qui circulent dans l’opinion publique, concernent l’enrichissement rapide présumé de certains proches du pouvoir. On évoque des acquisitions ou des locations de résidences coûteuses, des travaux importants et des ameublements luxueux difficilement compatibles, selon certains observateurs, avec les revenus officiels des personnes concernées. Ces allégations doivent évidemment être vérifiées. Mais elles posent une question de principe que personne ne devrait pouvoir éluder : comment un responsable public ou un proche du pouvoir peut-il, en quelques mois, afficher un train de vie manifestement supérieur à ses revenus connus sans avoir à en expliquer l’origine ? La déclaration de patrimoine, les contrôles fiscaux, les audits et les enquêtes judiciaires existent précisément pour répondre à ce type de question. Il ne suffit donc pas de dénoncer la corruption dans les discours. Il faut pouvoir retracer l’origine des fortunes, examiner les contrats publics et comparer le patrimoine des responsables avec leurs revenus légaux. Le spectre du néopatrimonialisme Moins de six mois avant l’échéance annoncée implicitement de la transition, un vieux mal haïtien risque de refaire surface avec une intensité particulière : la confusion entre l’État et les intérêts de ceux qui le contrôlent. C’est là que se trouve le véritable danger du néopatrimonialisme : l’État cesse progressivement d’être perçu comme une institution au service de la collectivité et devient un instrument permettant de distribuer des postes, des contrats, des avantages et des ressources à un réseau de fidélités politiques. Nominations, contrats, marchés publics, avantages administratifs et contrôle des institutions publiques peuvent alors devenir les instruments d’une consolidation politique de dernière minute. Le problème devient encore plus grave lorsque les alliances politiques nouées à l’approche des élections sous le label de groupements de partis semblent coïncider avec une redistribution accélérée des positions et des ressources publiques. La question est alors incontournable : prépare-t-on seulement les élections ou prépare-t-on également la survie financière et politique de certains acteurs après la transition ? Les nominations publiques doivent-elles servir la transition ou la prochaine campagne ? Les dernières décisions prises au sommet de l’État méritent, elles aussi, une vigilance particulière. Certaines nominations récentes, notamment dans des institutions publiques stratégiques comme le Fonds national de l’éducation (FNE) ou au Conseil de la Banque de la République d’Haïti (BRH), suscitent des interrogations dans l’opinion. Il appartient aux autorités compétentes de démontrer leur conformité au droit, leur nécessité administrative et leur indépendance à l’égard des intérêts politiques. Car une institution publique ne peut devenir une récompense destinée aux alliés d’un pouvoir finissant. La question est simple : nomme-t-on des serviteurs de l’État pour renforcer les institutions ou des hommes et des femmes de confiance pour disposer de leviers supplémentaires à l’approche des élections ? Le gouvernement doit pouvoir répondre publiquement à cette interrogation. Les marchés publics : autre zone de danger Le même principe doit s’appliquer aux travaux d’infrastructures. Dans une période de transition, alors que le temps politique se raccourcit, les grands projets publics peuvent devenir particulièrement vulnérables au favoritisme, à la surfacturation, aux ententes illicites et aux commissions occultes. Il serait donc irresponsable de lancer cette accusation contre un contrat précis sans éléments probants. Mais il serait tout aussi irresponsable de ne pas demander des comptes. Chaque grand marché public devrait pouvoir être soumis à un contrôle indépendant : montant initial, entreprise bénéficiaire, procédure d’attribution, avenants, délais d’exécution, paiements effectués et état réel des travaux. La transparence n’est pas une attaque contre le gouvernement. Elle est une obligation minimale envers le contribuable. Une transition ne doit pas devenir une opération de liquidation Le danger qui se dessine est plus profond qu’une simple question de corruption individuelle. Il concerne la philosophie même de la transition. Un gouvernement provisoire n’a pas vocation à s’enrichir, à distribuer des privilèges ou à préparer sa reconversion politique. Sa mission est limitée : gérer l’État, assurer la continuité des services publics, rétablir les conditions de sécurité et créer les conditions permettant au peuple de choisir librement ses dirigeants. À l’approche de sa sortie, son obligation de transparence devrait donc être plus grande, et non plus faible. Les derniers mois d’un gouvernement sont souvent ceux durant lesquels les contrôles doivent être renforcés. C’est précisément à ce moment que les institutions de contrôle (Cour supérieure des comptes, Inspection générale des finances, Commission nationale des marchés publics, autorités judiciaires et organismes de lutte contre la corruption ) devraient redoubler de vigilance. Mise en garde : l’État n’est pas un héritage Le peuple haïtien doit être particulièrement vigilant. La publication du décret électoral constitue une étape importante vers la sortie de la crise institutionnelle, mais elle ne doit pas devenir le prétexte à une accélération de la distribution des ressources publiques. Le passage d’un pouvoir de transition à un pouvoir issu des urnes doit être accompagné d’une traçabilité rigoureuse des dépenses, des nominations, des contrats et du patrimoine des responsables publics. Si les soupçons actuels sont infondés, un audit transparent permettra de le démontrer. S’ils sont fondés, les institutions compétentes doivent agir. Car il existe une frontière qu’un gouvernement de transition ne devrait jamais franchir : celle qui sépare la gestion provisoire de l’État de l’exploitation de l’État. La transition finira. Les responsables partiront. Mais la facture, elle, restera entre les mains du peuple haïtien. L’argent du Trésor public n’appartient ni à un gouvernement, ni à un parti, ni à une famille : il appartient à la République. Et à l’approche de la fin du règne, chaque gourde dépensée doit pouvoir être justifiée devant la nation.

Par Pierre Josué Agénor CADET

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