14 août 1791 : d’abord et avant tout, un congrès historique

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L’événement qui s’est déroulé dans la nuit du dimanche 14 au lundi 15 août 1791, dans un lieu connu sous le nom de Bois-Caïman,

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L’événement qui s’est déroulé dans la nuit du dimanche 14 au lundi 15 août 1791, dans un lieu connu sous le nom de Bois-Caïman, avec la participation de représentants des esclaves de la partie française de Saint-Domingue, peut-il être réduit à une simple cérémonie religieuse, comme le laisse parfois entendre une certaine historiographie ? À notre sens, répondre par l’affirmative reviendrait à sous-estimer considérablement la portée historique, politique et psychologique de cette rencontre.
Il faut certes reconnaître la place importante du vodou et de la dimension religieuse dans la représentation traditionnelle de l’événement. La présence attribuée à Boukman Dutty, commandeur, cocher et houngan, ainsi qu’à Cécile Fatiman, présentée par la tradition comme mambo ou prêtresse vodou, a fortement contribué à inscrire Bois-Caïman dans la mémoire collective haïtienne comme un moment fondateur. Mais réduire cette rencontre à une cérémonie religieuse revient à ne retenir que l’une de ses dimensions et à laisser dans l’ombre ce qui paraît essentiel : la volonté d’organiser, de mobiliser et de préparer une action collective contre le système esclavagiste.

Un rassemblement de leaders, pas une simple cérémonie

La société esclavagiste de Saint-Domingue reposait sur un système extrêmement brutal dans lequel l’homme noir était juridiquement considéré comme une propriété. Pourtant, derrière cette apparente soumission, une résistance multiforme s’était développée depuis longtemps : marronnage, empoisonnements, suicides, avortements, noyades, sabotages, refus du travail, préservation des croyances africaines, solidarités clandestines et révoltes individuelles ou collectives.
Le 14 août 1791 doit être replacé dans cette longue histoire de résistance.
La rencontre du Bois-Caïman apparaît ainsi comme un moment de concentration et de politisation des résistances. Des hommes influents parmi les esclaves , commandeurs, cochers, domestiques et autres travailleurs occupant des positions leur permettant de circuler et de communiquer, auraient été associés à cette démarche. Leur rôle était déterminant : ils pouvaient transmettre des informations, établir des contacts entre les ateliers et contribuer à la mobilisation.
Il ne s’agissait donc pas simplement de se réunir pour prier ou invoquer les esprits. Il fallait surtout parler, se concerter, créer la confiance, vaincre la peur et préparer une action collective.
C’est précisément cette dimension qu’il convient de remettre au premier plan.
Vaincre la peur : la dimension psychologique de Bois-Caïman
L’une des forces fondamentales du système esclavagiste était la peur. La violence physique, les châtiments, la surveillance, la séparation des familles et la menace permanente de représailles avaient pour fonction de maintenir les esclaves dans un état de soumission.
Pour déclencher une insurrection générale, il fallait donc d’abord briser cette barrière psychologique.
C’est ici que la dimension religieuse de Bois-Caïman prend toute son importance. La cérémonie, telle que la tradition historique et mémorielle l’a transmise, ne saurait être dissociée de la mobilisation politique. Le recours au vodou et aux croyances spirituelles pouvait contribuer à donner aux insurgés potentiels le sentiment d’une force supérieure, d’une protection et d’une légitimité morale face à leurs oppresseurs.
Autrement dit, la religion pouvait devenir un instrument de mobilisation et de libération psychologique.
Il serait donc erroné d’opposer artificiellement le politique au religieux. Dans le contexte de Saint-Domingue, les deux dimensions pouvaient se renforcer mutuellement. La cérémonie ne constituait pas nécessairement la finalité de la rencontre ; elle pouvait être l’un des moyens permettant de consolider la détermination collective.
Du Bois-Caïman au soulèvement général
L’importance historique du 14 août 1791 réside surtout dans ce qui allait suivre.
Quelques jours plus tard, dans la nuit du 22 au 23 août 1791, l’insurrection générale des esclaves commença dans la plaine du Nord. Des plantations furent incendiées, des habitations attaquées et l’ordre esclavagiste progressivement ébranlé.
Il serait évidemment simpliste d’établir une relation mécanique entre une seule réunion et le déclenchement d’une révolution aussi complexe. La révolution de Saint-Domingue fut le résultat de multiples facteurs : contradictions du système colonial, révoltes antérieures, circulation des idées de liberté, divisions entre les groupes de la société coloniale, contexte de la Révolution française et capacité d’organisation des esclaves eux-mêmes.
Mais cela ne diminue en rien la portée symbolique et politique du rendez-vous du 14 août.
Au contraire, Bois-Caïman peut être considéré comme l’un des moments de cristallisation de cette prise de conscience collective qui rendit possible le passage de résistances dispersées à une insurrection de grande ampleur.
Une histoire qui ne s’arrête pas au Bois-Caïman
La véritable portée du 14 août 1791 apparaît lorsqu’on le replace dans la longue trajectoire qui conduit de l’insurrection de 1791 à l’indépendance.
Cette trajectoire est faite de plusieurs étapes majeures : le soulèvement général d’août 1791, l’abolition de l’esclavage en 1793 dans la partie française de Saint-Domingue, son abolition générale par la Convention en 1794, la guerre contre les forces françaises de l’expédition de Saint-Domingue, la défaite de l’armée napoléonienne, la proclamation de l’indépendance le 1er janvier 1804 et la naissance d’Haïti comme première république noire indépendante du monde moderne.
Entre ces différentes étapes, des hommes et des femmes ont transformé une révolte d’esclaves en une révolution politique, sociale et finalement nationale.
C’est pourquoi il serait réducteur de regarder le 14 août 1791 comme un épisode isolé. Il constitue plutôt un jalon essentiel dans une chaîne historique qui relie la résistance à l’esclavage à la conquête de la liberté et, finalement, à l’indépendance nationale.

Sortir du piège de « la cérémonie du Bois-Caïman »

La manière dont nous nommons les événements historiques n’est jamais totalement neutre. Parler exclusivement de « cérémonie du Bois-Caïman » peut conduire, volontairement ou non, à privilégier la dimension religieuse au détriment de la dimension politique, organisationnelle et psychologique de la rencontre.
Il ne s’agit évidemment pas de nier le rôle du vodou. Ce serait une autre forme de réductionnisme. Il s’agit plutôt de replacer cette dimension dans un ensemble beaucoup plus vaste.
Bois-Caïman fut à la fois un rassemblement, un moment de concertation, un acte de mobilisation, une affirmation culturelle et spirituelle et, surtout, un moment de préparation à la rupture avec l’ordre esclavagiste.
Cette lecture permet également de réhabiliter les acteurs noirs de la Révolution de Saint-Domingue. Trop souvent, l’histoire racontée depuis les centres de pouvoir insiste sur les décisions des autorités coloniales, les rivalités des élites ou les grandes figures européennes, tandis que les esclaves apparaissent comme une masse anonyme qui aurait soudainement pris les armes.
Or, ils n’étaient pas une masse sans conscience.
Ils avaient leurs réseaux, leurs chefs, leurs croyances, leurs stratégies, leurs solidarités et leur propre conception de la liberté.

Un congrès historique avant d’être une cérémonie

C’est dans cette perspective qu’il faut, à notre avis, revisiter le 14 août 1791.
Le terme de « congrès » peut être compris ici dans un sens politique et historique : celui d’une réunion de représentants ou de leaders destinée à discuter d’un problème commun, à rechercher une stratégie collective et à préparer une action concertée.
Ce qui s’est joué au Bois-Caïman dépasse donc largement le cadre d’un rituel religieux. La cérémonie, si importante soit-elle dans la mémoire de l’événement, ne doit pas faire disparaître la discussion, la mobilisation et la décision collective qui se trouvent au cœur de cette rencontre.
Le 14 août 1791 fut ainsi un moment où des hommes et des femmes soumis à l’un des systèmes d’exploitation les plus inhumains de leur époque commencèrent à transformer la peur en courage, la dispersion en organisation et la résistance en projet collectif.
Le Bois-Caïman ne fut donc pas simplement le lieu d’une cérémonie. Il fut, dans la mémoire historique d’Haïti, le symbole d’une prise de conscience et d’une volonté collective de renverser l’ordre esclavagiste.
Et si l’on veut comprendre véritablement la portée du 14 août 1791, il faut cesser de le regarder uniquement comme une scène religieuse pour y voir également un acte politique fondateur dans la longue marche des esclaves de Saint-Domingue vers la liberté.
Le 14 août 1791 prépare ainsi le 22 août, le , le 29 août 1793, le 4 février 1801, le 18 novembre et le 29 novembre 1803 et, finalement, le 1er janvier 1804.
De la résistance à l’insurrection, de l’insurrection à la révolution, de la révolution à l’indépendance : telle est la véritable dimension du congrès historique du 14 août 1791 au Bois-Caïman.

Pierre Josué Agénor Cadet

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